Lot 45
  • 45

brouillon de lettre à bonaparte premier consul sur la prostitution [Paris, entre 1798 et 1802]

bidding is closed

Description

  • Restif de la Bretonne, Nicolas Edme
  • brouillon de lettre à bonaparte premier consul sur la prostitution[Paris, entre 1798 et 1802]
2 pages in-4, à l’encre noire sur papier vergé, chiffrées 40 et 41, sur note de travail d’une autre main, biffée.
Quelques jaunissures et deux petits brûlures de papier dûes à l’acidité de l’encre.



pièces jointes :
-  copie manuscrite du contrat passé entre le libraire-éditeur Loccard et Vignon-Restif, petit-fils de Restif de La Bretonne concernant la cession de deux manuscrits de ce dernier : Le Nouveau Paysan perverti et La Nouvelle Paysanne pervertie ;
- fragment manuscrit des Mémoires de Monsieur Nicolas de Restif de La Bretonne. (7 p. in-8). En tête a été collé l’ex-libris formé par le petit portrait  photographique du célèbre collectionneur français de curiosa, Alfred Bégis, dont la collection fut saisie en 1866 et vint constituer celle de L’Enfer de la Bibliothèque national de France.

Provenance

Alfred Bégis (ex-libris photographique sur un document joint).

Literature

David Coward, The Philosophy of Restif de La Bretonne, The Voltaire Foundation, Oxford, 1991.

Catalogue Note

Cet extraordinaire fragment de brouillon d’une lettre qui semble être restée inédite fut rédigé par le vieil homme infirme et indigent qu’est devenu Restif de La Bretonne (1734-1806), peu d’années avant sa mort en 1806 à l’âge de 72 ans, trop excentrique, sale, et miséreux pour continuer à plaire, et abandonné de tous ceux qui aimaient à l’avoir en leur compagnie pour ses talents originaux. En 1798, à force de solliciter l’aide des pouvoirs publics, il obtient un travail dans la Police, au Bureau des lettres interceptées. C’est sur une note de travail de ce bureau que Restif a rédigé ce long fragment de sa lettre au “Citoyen Premier Consul”, nous permettant de dater ce brouillon entre 1798 et 1802, date à laquelle son poste est supprimé entraînant Restif dans la pire déchéance. Ses derniers écrits, Les posthumes seront saisis par la Police.
On ne sait si Restif envoya réellement cette lettre à son destinataire, ou, s’il le fit, quelle put être la réponse de Bonaparte à cet écrivain considéré à l’époque comme des plus "sulfureux".
L’écrivain a trouvé la force de vouloir encore persuader Bonaparte de l’intérêt du "Parthénion", son projet économique, social et sanitaire, décrit longtemps auparavant déjà, en 1769, dans Le Pornographe ou La Prostitution réformée, l’un des premiers succès littéraires de Restif. Il revient sur les détails de la publication du Pornographe, soumis à l'aval d'importantes personnalités de l'époque dont Sartine, le célèbre lieutenant de police préoccupé par les questions d’hygiène publique : "Cet avocat Marchand avait paraphé d’emblée en 1769, mon Pornographe (c’était le titre du projet de formation du Publiciste des femmes dont j’aurai l’honneur de vous faire passer un des derniers exemplaires, Citoyen Premier Consul, pour que vous le révisiez) ; mais mon imprimeur, qui n’avait pas lu le paraphe, ayant étudié le Censeur, pour s’en assurer, celui-ci eut des doutes : il consulta son ami M. Pasquier qui occupait une partie de la même maison. Le sévère conseiller examina l’ouvrage et approuva sa publication. Fort de cet appui, Me Marchand, m’appuya auprès du lieutenant de Police, et le projet parut. Mais M. de Sartine trop occupé, effrayé des détails immenses du plan, détourné d’ailleurs de [illisible] par l’inspecteur des Femmes-publiques d’alors,  Maret, et par l’exemple de la librairie d’Hemeri, craignant d’ailleurs d’exciter la visée dans une cour corrompue, evita l’exécution qu’il avouait cependant être urgente..."
"Vous êtes au-dessus de ce magistrat subalterne, Citoyen Premier Consul, puisque le Parlement avait sur lui la Haute-Police : vous avez en main tout le pouvoir ; vous avez plus, vous avez la soif du bonheur public. J’ose donc m’adresser à vous avec confiance, pour opérer un si grand bien [...] Vous me donnerez pour chef le préfet de Police. Inventeur du projet, je serais intéressé à en faire résulter pour le public, tous les avantages que j’annonce, tant pour les mœurs que pour la santé, pour l’éducation des enfans, pour le surplus de finance, que je propose aujourd’hui d’appliquer aux pauvres femmes en couches [souligné] ainsi qu’aux enfans trouvés [souligné]. Il y aurait en outre de quoi fournir aux dots des enfans de ces maisons destinés au mariage, etc. [...] J’aurais soin de m’environner en Adjudans & en Gouvernantes, de Gens capables dans les deux sexes, et j’en connais. Il serait important que dans la suite, l’économe en chef réunît deux conditions, l’âge mûr de 60 à 70 ans, & même 80, s’il avait de la capacité, à une probité un mérite reconnu & sans contradicteur : cette dernière condition serait rigoureuse et les informations auraient lieu publiquement dans tous les endroits où il serait connu comme domicilié &ca. Il aurait le choix de tous les adjudans, le contrôleur excepté. Celui-ci serait toujours nommé par le gouvernement et destituable par lui seul. Je vais à present Citoyen Premier Consul, entrer dans certains détails."
Créateur du mot "pornographe", Restif fut aussi l’inventeur du "bordel utopique", asile inviolable, lieu rassemblant toutes les solutions aux besoins, fatigues et dangers de la prostitution de rue : le travail au choix des femmes, le plaisir et l’éducation en dehors des temps de travail, la protection vis-à-vis des clients difficiles ou rebutants, les soins (Restif fut lui-même atteint de la petite vérole à l’âge de 12 ans), et même la maison de retraite pour les femmes après la quarantaine.
Les autographes de Restif de La Bretonne, auteur prolixe, précurseur à la fois du naturalisme et de la science-fiction, ainsi que de l’ « auto-fiction » littéraire contemporaine, sont de la plus extrême rareté ; à plus forte raison lorsqu’ils se rapportent à un thème si central de son œuvre, la prostitution, et qu’ils sont adressés à une figure historique exceptionnelle. C'est dans les Juvénales que Restif dresse un programme politique pour son temps. Restif fut un admirateur de Napoléon. Il le considérait comme une personnalité forte, un homme à la fois doué d'un sens pratique et d'une philosophie politique axée sur le bien public, et malgré les ennuis qu'il eut à subir sous sa loi, il le déclare seul capable de redresser la France après les désastres de la Révolution. Dans Mon testament, il ira même jusqu'à offrir "au général Bonaparte (et à ses généraux) la sûreté publique, son ouvrage". (Monsieur Nicolas, La Pléiade, II, p. 1071).