Lot 154
  • 154

l'effigie des forçats de pierre (rêve) manuscrit autographe signé [vers janvier 1933]

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Description

  • Artaud, Antonin
  • l'effigie des forçats de pierre (rêve)manuscrit autographe signé[vers janvier 1933]
Manuscrit autographe vraisemblablement inédit, signé "Antonin Artaud", à l'encre bleue, avec ajouts et corrections à l'encre noire, avec dédicace autographe "pour J.B." [le nom de Juliette Breckers a été barré].
Artaud raconte un rêve qui commence comme un récit vaguement érotique et se termine en fiévreux carnage. La scène s'ouvre sur un décor de bord de mer, "à Saint Barnabé, près de Marseille, dans un endroit totalement inventé". Une femme sort de la pinède et s'accouple avec le narrateur. "La tentative ne donne rien, nos corps usés, le sien surtout, s'étant contentés de demeurer côte à côte."  
Soudain, "une vieille faute judiciaire, un crime que je n'avais jamais voulu m'avouer lançait sur moi sa meute de flics terribles et de monstrueux ennemis. J'étais passible de mort."
Pendant la poursuite "fabuleuse et enragée", le narrateur se voit doté de pouvoirs magiques : "Sous l'idée de ma capture inévitable, apparaissait comme en transparence l'idée qu'il était contraire à mes astres que je fusse jamais pris. Derrière moi, d'immenses étendues de pays me séparaient de mes poursuivants et à chaque instant je pensais avoir atteint la limite de mes pouvoirs, et cependant ils renaissaient sans cesse. Mais toute mon ingéniosité à bien fuir et à semer d'obstacles le chemin de mes ennemis ne devait m'amener en fin de compte qu'à une mort un peu plus raffinée." Le narrateur finit par se faire prendre dans un lieu rêvé pour les supplices, promis à une mort atroce, sacrifié sous les coups d' "une sorte de long maillet éboché, constellé de clous énormes". "Comme je me demandais par quelle ruse subtile je parviendrai une fois de plus à me glisser "entre la mort et le marteau", soudainement la mer monta, envahit tout, bouleversa le paysage, emporta au loin les cadavres, réduits à l'état de bulle, de souvenir et de fumée, des bourreaux et des poursuivants. Le narrateur termine son récit prisonnier tel Andromède , "seul avec mes pieds de rochers dans la mer battante sous le ciel clair et convulsé".

Literature

Artaud, Ibid., p. 1738-1739

Catalogue Note

Très beau texte inédit, écrit lors d'une des plus fécondes périodes créatrices d'Artaud (celle où il rédige Le Théâtre et son double puis Héliogabale) transposant sur une scène chimérique les affres sentimentales de l'écrivain amoureux d'une femme mariée.
Ce récit est dédié à celle qui l'inspira : Juliette Beckers, la femme d'un collaborateur de Robert Denoël, qu'Artaud fréquenta régulièrement en janvier 1933. Leur correspondance confirme les premières pistes d'interprétation suscitées par un tel texte : leur relation resta platonique et ambigüe, Juliette espérant mieux que de simplement recueillir les confessions angoissées d'Artaud. Le mariage de Juliette Beckers d'une part, et les difficultés de l'écrivain à partager ce qu'il ressent ("Ne prenez surtout pas cette lettre pour une déclaration d'amour, il s'agit, vous l'avez compris, de tout autre chose que d'un commerce simplement amoureux" lui écrit-il le 11 janvier 1933) expliquent en partie l'évidente culpabilité qui anime Artaud dans le récit de leur impossible union sexuelle. Leur relation tournera au fiasco dès février 1933 : "Je suis en plein imbroglio. J'étais en plein ouragan sentimental. D'ailleurs tout est sinistrement par terre en ce qui concerne la femme dont je vous avais parlé. Lamentable aventure, aventure furieusement décevante et je me suis furieusement trompé, c'est-à-dire trompé à fond : un vrai désastre sentimental" (lettre à André Rolland de Renéville du 23 février 1933).