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Rousseau, Jean-Jacques Julie, ou La Nouvelle Héloïse. [Manuscrit autographe corrigé de la Troisième partie ]. (Vers 1760-1762).
Description
- Rousseau, Jean-Jacques
- Julie, ou La Nouvelle Héloïse.[Manuscrit autographe corrigé de la Troisième partie ]. (Vers 1760-1762).
Manuscrit abondamment corrigé par l’auteur et présentant plus de 900 corrections, avec ratures et modifications, dont une quarantaine de lignes biffées et 90 lignes supplémentaires en une dizaine de passages corrigés ajoutés sur les versos des pages.
Reliure du XIXe siècle dans le goût du XVIIIe. Plein chagrin rouge, plats ornés d’une dentelle dorée, bordée de filets maigres et gras ; titre en lettres dorées au centre du premier plat ; dos à nerfs soulignés d’un filet, caissons à double filet ornés de guirlandes et petits fers dorés, pointillés sur les coupes, bordure intérieure ; doublures et gardes au peigne. Manuscrit entièrement non rogné.
Étui bordé.
Excellent état de conservation (Quelques très rares rousseurs, sur le feuillet de titre surtout).
Provenance
Hérault de Séchelles.
Citoyen Rivière.
Louis Barthou (ex-libris ; vente 1935, n° 412).
Literature
J.-J. Rousseau, Oeuvres complètes, tome II, Bibliothèque de la Pléiade, pp. 1964-1967.
Catalogue Note
Cette partie, qui décrit l'entrée des deux amants, Julie et saint-Preux, dans le monde de la sérénité et de l'espérance, est aussi, comme l'écrit Gagnebin, « remarquable par la maîtrise technique dont y fait preuve le romancier que par les richesses spirituelles qu’il prodigue. »
Ce manuscrit d’une fort belle écriture est très lisible. Il correspond à ce que Bernard Gagnebin appelle « copie personnelle » ou « première rédaction » de l’ouvrage. Celle-ci fut démantelée en quatre ensembles qui furent vendus séparément : 1ère et 2ème parties (bibliothèque du duc de Newcastle, vente de juin 1937) ; 3ème partie (la nôtre, ancienne collection Louis Barthou) ; 4ème partie (bibliothèque du Palais-Bourbon, n° 1495) ; 5ème et 6ème parties (également bibliothèque du Palais-Bourbon, n° 1496).
Les corrections apportées par l’auteur sur le présent manuscrit correspondent à la version définitive imprimée du texte.
La mise au net des brouillons de La Nouvelle Héloïse fut commencée durant l'hiver 1756 et continuée à mesure que l'œuvre avançait, pour donner ce qui est appelé aujourd'hui la « copie personnelle » de Rousseau. Celui-ci en fit lire les deux premières parties à Diderot, les quatre premières à Mme d'Houdetot, pour la faire patienter parce qu'il tardait à écrire la copie qu'il lui avait promise. C'est à elle qu'est destinée la note d'envoi placée en page de titre. Cette copie n'était pas achevée en février 1758 puisque le 13 février, Rousseau parle à Mme d'Houdetot de « la cinquième [partie] qu'[il lui] destine » : la fin du roman était donc encore au brouillon, et la dernière partie n'avait pas été dédoublée. Rousseau l'acheva avant l'automne 1758 et annonça à l'éditeur Marc-Michel Rey son roman en six parties. Mais il ne put lui envoyer sa copie : elle était trop chargée des corrections qu'il apportait au texte en le copiant. Il garda donc pour lui cette copie d'où le qualificatif par lequel elle est désignée. Il reporta les nouvelles modifications que reçut le texte lors de la confection d'une nouvelle copie destinée à Rey, commencée à la fin de l'hiver 1758 et dont l'éditeur reçut les six parties successivement d'avril 1759 à janvier 1760, puis durant le travail de corrections, d'avril à novembre 1760 pour une parution en 1761. Le présent document est donc révélateur du minutieux travail de l’écrivain pour parvenir à l’état de perfection de son texte.
Selon Gagnebin, il existe, en plus de brouillons et de fragments, trois autres manuscrits autographes complets de la main de Rousseau de La Nouvelle Héloïse : 1) une copie manuscrite faite pour Madame d’Houdetot, formant 6 volumes in-8 ; il figure désormais à la Bibliothèque publique et universitaire de Genève, portant la cote ms. fr. 240-245 (il n’est pas fait mention de corrections par l’auteur) ; 2) une copie manuscrite faite pour l’éditeur Marc-Michel Rey, en deux volumes reliés en maroquin rouge de 487 et 546 pages, avec de nombreuses ratures, corrections et additions marginales : après avoir fait partie longtemps de la collection Seymour il figure aujourd’hui à la Fondation Heineman à New York ; 3) une copie manuscrite pour la maréchale de Luxembourg, comportant une partie supplémentaire « Aventures de milord Édouard » ainsi que 12 dessins originaux de Gravelot ; il figure à la Bibliothèque du Palais-Bourbon (cotes 1433 à 1438) et ne présente que quelques rares corrections.
Ainsi, de tous les manuscrits de « La Nouvelle Héloïse », le présent manuscrit de la troisième partie serait le seul, avec les deux premières parties du même ensemble, subsistant en mains privées.
Cette copie personnelle a connu un sort mouvementé. On lit dans les procès-verbaux du Comité d'instruction Publique de la Convention, séance du ler Floréal an I : « Un membre observe que feu Hérault [de Séchelles], représentant du peuple, était possesseur des manuscrits de L'Émile et de l'Héloïse de J.J. Rousseau, écrits de la main de cet écrivain célèbre, et qu'il serait intéressant de veiller à leur conservation ; il propose qu'il soit arrêté que la Commission des arts se transportera chez feu Hérault pour recueillir les dix (sic) manuscrits, ainsi que le portrait de Mme de Warens, et les transporter à la Bibliothèque Nationale et en tirer récépissé. Cette proposition est adoptée. » Le procès-verbal de la séance de la Commission des arts du 5 prairial an Il constate que la Commission a recueilli « les deux manuscrits » ainsi que le portrait et les a transportés non à la Bibliothèque nationale, mais à celle du Comité d'instruction publique. M. Raoul Bonnet a publié par ailleurs, dans « L'Amateur d'autographes » du 15 mai 1902 une lettre de Capperonnier, administrateur de la B.N., adressée le 20 frimaire an XI au Ministre de l'Intérieur, disant notamment : « Le citoyen Rivière nous a remis le manuscrit de la Nouvelle Héloïse. Il y a deux volumes in-4, en très bon état, parfaitement reliés, et est bien réellement d'un bout à l'autre de la main de J. J. Rousseau. Il serait sans doute à désirer qu'il fût déposé à la B.N., qui ne possède qu'un manuscrit de cet homme célèbre [...], formant un recueil d'airs ; mais, le citoyen Rivière met à celui qu'il offre un prix si exagéré, qu'à moins qu'il ne le diminue considérablement, quelque désir que nous ayons de l'avoir, nous n'oserions jamais prier V. Exc. d'en ordonner l'acquisition ». Capperonnier indique ensuite que ce manuscrit, acquis par Rivière à la vente du citoyen Hérault de Séchelles pour 700 frs, ne devrait pas être payé plus de 1.500 frs.
Les parties 1 et 2 figuraient en un volume à la vente de la Bibliothèque du duc de Newcastle en juin 1937 et ne sont pas aujourd'hui localisées. La partie 3, la nôtre (celle de Rivière), a appartenu à la Collection Louis Barthou, dont elle porte l'ex-libris de la vente, n° 412. Enfin, les parties 4, 5 et 6 sont à la Bibliothèque de l'Assemblée Nationale en deux volumes : n° 1495 pour la partie 4 (159 ff.) et n° 1496 pour les parties 5 et 6 (238 ff). Dans un autre article du 15 juillet 1902, M. Bonnet suppose que les deux volumes acquis par le citoyen Rivière avaient échappé aux regards des Commissaires de la Commission des arts lorsqu'ils se rendirent chez Hérault de Séchelles, où ils ne saisirent que les parties qui se trouvent aujourd'hui à l'Assemblée Nationale.
Jeune avocat promu avocat général, Marie Jean Hérault de Séchelles (1759-1794) était réputé pour être beau, très intelligent, et orateur remarquable. Il rendit visite à Rousseau, peu avant la mort du philosophe en 1778. Il joua un rôle important pendant la Révolution française où il fut notamment nommé adjoint du Comité de Salut Public, chargé de la rédaction de la Constitution de 1793. Puis il fut élu Président de la Convention. Lié aux Hébertistes, il s'attira la haine de Robespierre qui détestait son train de vie et plus encore son « athéisme ». Arrêté le 15 mars 1794, il fut condamné à mort et monta à l'échafaud le 5 avril.