Lot 263
  • 263

Le Mythe de Sisyphe manuscrit autographe signé [1941?]

Estimate
200,000 - 300,000 EUR
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Description

  • Camus, Albert
  • Le Mythe de Sisyphe manuscrit autographe signé[1941?]
Manuscrit autographe de 108 p. in-4°, (215 x 285 mm), maroquin chaudron, plats ornés, sur fond de filets à froid droits s’entrecroisant, de pièces rectangulaires et de trois formes abstraites de box de diverses couleurs, desquelles s’extraient deux petits motifs obliques de box noir ou blanc, décor se prolongeant au dos, doublure et gardes de daim vert mousse serties d’un listel chaudron, tranches dorées sur témoins, chemise et étui bordés de même maroquin (Paul Bonet, 1958).

Exposition: Bibliothèque nationale, La Reliure originale, 1959, n°273.

Manuscrit autographe de premier jet correspondant à la version originale du texte.
Le manuscrit comporte:
- l’important chapitre sur Kafka, censuré lors de la première publication, soit 7 feuillets autographes écrits à l’encre bleue au verso de circulaires administratives émanant de L’Alger républicain, journal fondé par Pascal Pia auquel Camus collabora de 1937 à 1940, et datées du 25 mai 1938. Le chapitre est situé en fin de volume, conformément à l’édition de 1948.
En revanche, le texte sur Kirilov est ici absent (le manuscrit autographe est conservé à la Bibliothèque de Méjanes). L’ensemble représente donc le manuscrit de premier jet, tel qu’il a été conçu par Camus avant que n’intervienne la censure.
- de nombreuses corrections, ajouts, ratures et passages supprimés.
Le manuscrit est rédigé exclusivement au recto de feuillets montés sur belles pages, avec le texte imprimé (1948) collé en vis-à-vis. L’ensemble a été conçu pour Jacques Millot, lequel a fait insérer :
- une photo en noir et blanc de Camus (235 x 170 mm) avec au verso, une mention manuscrite (“Théâtre de Paris 1917”) et le cachet du photographe Lipnitzi.
- 2 feuillets dactylographiés, en tête et fin de volume, le premier faisant état du manuscrit et du présent montage, le second étant une table des matières.
Intéressante reliure de Paul Bonet, créée pour Jacques Millot, homme de sciences couronné par l’Académie en 1943 et amené, par ses activités bibliophiles, à présider la Société des études raciniennes et celle de la reliure originale, dont il organisa la 3e exposition à la Bibliothèque nationale en 1959.
- plus de 200 variantes, parmi lesquelles 5 additifs (2 feuillets autographes à l’encre noire, également rédigés au verso de L’Alger républicain) qui majorent la partie consacrée à Kafka et l’intitulé des chapitres. Les variantes concernent surtout les sous-titres (I,2Le Vautour. Absurde et irrationnel ; I,3Le Saut et l’existentiel ou le suicide philosophique ; II,3, La Comédie et la Contradiction), plus longs mais plus proches de l’esprit du texte que ceux de l’édition définitive (1948).


Provenance

Millot (Cat.,1991, n°192).

Literature

Albert Camus, Essais, La Pléiade, 1965, pp. 1411-1455; Pierre Assouline, Gaston Gallimard, Paris, Seuil, 1984, p. 344 et p. 354; A. Camus-J. Grenier, Correspondance 1932-1960, Paris, Gallimard, 1981, pp. 36-70; P. Bonet, Les Carnets, n° 1235.

Catalogue Note

Traité “justement célèbre”, Le Mythe de Sisyphe est le pendant philosophique de L’Étranger (1942), autour de l’absurde et du suicide. Conçu pour intégrer un plus vaste ensemble architectural, il s’insère dans une trilogie dont Caligula (1944) forme le troisième volet. Camus, soucieux d’établir une “sensibilité” et un “mal de l’esprit” plutôt qu’un système, préféra à son titre initial, “Essai sur l’absurde”, le nom du personnage légendaire et mythique auquel il consacrait ses dernières pages. Sa morale (“Il faut imaginer Sisyphe heureux”) s’oppose au désespoir inhérent à la philosophie existentialiste de Kierkegaard (1818-1855) et de ses émules, Léon Chestov (1866-1938) et Jaspers (1883-1969). Si Camus partage l’idée que toute réflexion philosophique authentique s’appuie sur l’existence humaine et non sur la raison, il refuse, après avoir constaté l’absurdité de l’existence, d’avoir recours à Dieu ou toute autre forme de transcendance. À ce “suicide philosophique”, il oppose une acceptation lucide et volontaire de la vie, largement inspirée de Malraux, dont il admire La Voie royale, et de La Condition humaine. À bien des égards, ce sont les grands auteurs, davantage que les philosophes, comme Balzac, Stendhal, Proust, Dostoïevski et Kafka, capables de créer un véritable univers à partir d’un questionnement métaphysique, qui constituent sa source d’inspiration. Trop rapidement assimilé à Sartre par la presse, Camus se défend d’être existentialiste: “Sartre et moi nous étonnons toujours de voir nos deux noms associés. Nous pensons même publier un jour une petite annonce où les soussignés affirmeront n’avoir rien en commun et se refuseront de répondre à des dettes qu’ils pourraient contracter respectivement.”  Atypique, la pensée de l’absurde a moins fait école en philosophie qu’elle n’a débouché sur une morale de l’action, qui définit aujourd’hui encore le rôle de l’intellectuel dans la société.

Le Mythe paraît en plein hiver 1942. C’est le n° XII de la collection Les Essais chez Gallimard. Cette prestigieuse maison a édité quelques mois auparavant L’Étranger, dont le vif succès marque la notoriété littéraire de Camus. Ce premier roman a en effet rallié des lecteurs aussi influents que Malraux, Paulhan, et même le lieutenant allemand Heller, qui joue implicitement le rôle de censeur. À la NRF d’où je vous écris, on s’intéresse beaucoup à votre œuvre, lui confie Jean Grenier dans une lettre de juillet 1942. Cette reconnaissance s’est traduite par un salaire et une avance sur les droits du prochain livre – Le Mythe en l’occurrence, que Gaston Gallimard accepte de publier sur l’insistance de son comité mais pour lequel il fera un plus petit tirage. L’ouvrage, dédié à Pascal Pia avec lequel Camus a partagé l’aventure journalistique de L’Alger républicain, et auquel il doit la publication de ces deux manuscrits, ne passe pas complètement à travers les mailles de la censure. “[Gallimard] accept[e] de publier mon essai mais il y a un chapitre qui ne peut pas passer” écrit Camus à Jean Grenier. Le chapitre en question est consacré à Kafka. L’écrivain juif est sur la liste Otto, établie par les nazis et éditeurs collaborationnistes, au même titre que les écrivains antinazis, germanophobes, anglo-américains, marxistes et psychanalystes. Son univers, marqué par l’arbitraire et la répression, pouvait, en outre, être lu comme une critique du nazisme. Camus le remplace donc par un texte sur Dostoïevski et le suicide, autour du personnage de Kirilov, des Possédés. Le passage supprimé est néanmoins publié en 1943 en France libre par la revue lyonnaise L’Arbalète sous le titre “Kafka, romancier de l’espoir”. Il sera rétabli dans l’édition “revue et augmentée” de Gallimard (1948), modèle de toutes les éditions ultérieures du Mythe. Le texte de Kirilov étant conservé, celui de Kafka est définitivement placé à la fin de l’ouvrage, en appendice, sous le titre L’Espoir et l’absurde dans l’œuvre de Franz Kafka.

Le papier ici utilisé prouve bien l’ancienneté et l’autonomie du texte dans la genèse du manuscrit ; probablement conçu comme un article littéraire destiné à L’Alger républicain ou à une autre revue, il aurait été composé entre le début de l’hiver 1938 et les premières semaines, voire les premiers mois de 1939 (La Pléiade, p. 1414).

La variation des encres et des papiers marque les différentes étapes de l’élaboration du manuscrit. Ainsi, “L’Homme absurde” et “La Création absurde”, respectivement deuxième et troisième parties du manuscrit, ont été écrites d’une traite; l’une sur papier jaune à l’encre bleue, l’autre sur papier fin à l’encre noire. La première partie (“Un raisonnement absurde”) est plus composite. La pénurie de papier liée à la guerre explique vraisemblablement le changement en cours. Commencé à l’encre noire sur papier fin, le texte se poursuit sur deux autres papiers ordinaires, dont le plus remarquable porte l’en-tête de France-Soir, à l’adresse de Clermont-Ferrand  où le journal a déménagé pendant la guerre en juin 1940 (feuillets 25-27 et 36-44). Il témoigne ainsi du bref passage de Camus dans ce journal où Pascal Pia lui a trouvé un emploi de secrétaire de rédaction en mars de la même année.

Le dactylogramme dicté par Camus à sa femme, Francine, et qui a servi, avec le manuscrit, à la mise au point de l’édition définitive du Mythe, se trouve actuellement à la Bibliothèque de Méjanes.