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Important cabinet en ébène et marqueterie d'époque Louis XIII, vers 1645 attribué à Pierre Gole
Description
- Haut. 199 cm, larg. 165 cm, prof. 57 cm
Catalogue Note
Pierre Gole, menuisier en ébène du roi en 1651
Références bibliographiques :
- Th. H. Lunsingh Scheurleer, Pierre Gole, ébéniste de Louis XIV, Dijon, 2005
- D. Alcouffe et all, catalogue d’exposition, Un temps d’exubérance, les arts décoratifs sous Louis XIII et Anne d’Autriche, Paris, Grand Palais, 9 avril – 8 juillet 2002, p.212 et suiv.
- S. Castelluccio, Le style Louis XIII, Paris, 2002
Proposition de classification des cabinets en ébène
Daniel Alcouffe (op. cit.) a étudié les débuts de l’ébénisterie en France et proposé une classification de cette production typique des ateliers parisiens au XVIIème siècle.
Les « menuisiers en ébène » (qui deviendront les ébénistes) commencent à arriver à Paris au début du XVIIe siècle en profitant des facilités qui leur sont accordées par le pouvoir en place. Le savoir faire et la technique de ces artisans souvent originaires d’Allemagne et des Pays-Bas les poussent à s’installer dans des lieux privilégiés comme l’enclos du Temple et le faubourg Saint-Antoine qui leur confèrent des facilités de travail. Ces premiers ébénistes fabriquent surtout un type de meuble très caractéristique du XVIIe siècle : le cabinet, déjà connu sous cette appellation en France au XVIe siècle, il désormais conçu en reprenant de nouvelles techniques et inspirations décoratives en provenance d’Italie et d’outre Rhin pour en faire un meuble d’apparat ou l’austérité de l’ébène s’efface lorsque s’ouvrent les vantaux intérieurs. Constitué d’une partie supérieure parallélépipédique ouvrant toujours par des vantaux (jamais par un abattant) sur une série de tiroirs et compartiments entourant un « caisson » à l’étonnante polychromie et reposant sur un piétement indépendant et assorti. Ce meuble, jamais plaqué au revers est donc destiné à être disposé contre un mur.
Le cabinet parisien, généralement haut de deux mètres sur un mètre quatre vingt de large avec une profondeur de soixante centimètres est entièrement décoré tant à l’extérieur, qu’à l’intérieur en utilisant les techniques de la sculpture et de la gravure. Le décor gravé essentiellement d’inspiration végétale et de paysages possède un caractère naturaliste. Il entoure et se distingue du décor sculpté qui reprend le plus souvent des thèmes religieux, mythologiques et même littéraires. Le décor du caisson utilise de nombreux et riches matériaux ayant pour objectif de créer un effet de surprise et de donner l’illusion de perspectives par l’utilisation d’éléments d’architecture et jeux de miroirs.
La production de ces cabinets s’est étalée sur une cinquantaine d’années et si la forme générale n’a pas changé, l’ornementation a évolué, ce qui a permis D. Alcouffe de distinguer à partir du décor extérieur trois phases distinctes qui ont toutefois pu coexister :
- La première est caractérisée par des formes géométriques relativement simples sur la surface extérieure et nettement séparées les unes des autres par des encadrements à moulures ondées. Cette phase couvrant une période allant approximativement de 1630 à 1640 est illustrée par un ensemble de cabinets dont on peut citer comme exemple celui conservé au musée des arts décoratifs de Lyon (2375-F 164).
- La seconde reprend la même composition extérieure des vantaux : décoration au centre d’un grand compartiment géométrique entouré de quatre compartiments ou davantage, plus petits et disposés symétriquement. Tous les compartiments sont bordés d’ondes. Si le compartiment central est en relief, on observe fréquemment aux quatre angles de chaque vantail quatre autres reliefs représentants des allégories. La forme du compartiment central est souvent octogonale. Le rôle des moulures ondées ne se borne plus à cerner les compartiments, elles se prolongent et s’entremêlent les unes aux autres. Cette phase correspond à une production autour de 1640 et les exemples connus sont conservés au musée des Beaux-Arts de Troyes (inv. 843.1.2 ; la décoration extérieure est identique à celle de notre cabinet) et au Nationalhistoriske Museum à Frederiksborg (inv.511).
- La troisième phase concerne une période de production approximativement postérieure à 1645 - 1650 qui donne plus d’importance au décor sculpté, les compartiments ne sont plus uniquement bordés d’ondes mais d’encadrements à motifs en relief comprenant souvent des figures. Dans un dernier temps, les encadrements des reliefs centraux ont une prétention archirecturale (n° 54, exposition Louis XIV, faste et décors, musée des arts décoratifs, Paris, 1960). La richesse du décor intérieur se retrouve sur quelques exemples conservés dans de grandes collections publiques (cabinet de l’Odyssée au musée national du château de Fontainebleau, inv. F.806C. ; celui du musée du Louvre MR R62 et OA6629 ; ceux du Metropolitan Museum de New York et du Rijksmuseum d’Amsterdam).
Notre cabinet, en suivant la classification apportée par l’étude du décor extérieur s’apparente à la seconde phase tout en empruntant pour le décor intérieur des caractéristiques propres à la troisième mais il réunit surtout un ensemble de traits communs que l’on retrouve sur un groupe de cabinets étudiés et attribués par L. Scheurleer à l’un des plus célèbres ébénistes du XVIIe siècle : Pierre Gole.
Attribution à Pierre Gole et œuvres en rapport
- En considérant le corpus des meubles attribués à Pierre Gole, on remarque que la marqueterie qui décore nombre de panneaux est un élément caractéristique tant dans le dessin et la composition que dans la technique.
Sur certains cabinets et notamment sur celui que nous présentons, on trouve sur et à l’intérieur des portes et sur les façades des tiroirs des panneaux de marqueterie très finement détaillés généralement en ébène et bois de cèdre.
La composition est souvent similaire et se présente sous la forme d’un vase godronné d’où s’échappent des rinceaux à ramages stylisés, ornés de fleurs et grenades avec des animaux fantastiques et oiseaux. Ce décor au dessin particulier, tout comme l’emploi de la technique de la première et contrepartie s’observent sur la paire de médailliers exposés au Grand Palais (Un Temps d’Exubérance, n°140, a et b). Cette composition évoque une gravure représentant un dessin de parterre (André Mollet, Le jardin de Plaisir, Stockholm, 1651) et doit être comparée stylistiquement aux motifs qui décorent le cabinet du musée d’Art et d’Histoire de Saint-Denis (Un Temps d’Exubérance, n°141).
On retrouve ces particularités sur le cabinet conservé au château de Serrant (reproduit dans L. Scheurleer, op. cit. pp. 53 et 54), sur celui du musée national de la Renaissance à Ecouen (inv. E.Cl. 12402, illustré dans Un Temps d’Exubérance, pp. 240 et 241), sur celui du Rijksmuseum ( voir L. Scheurleer, op. cit. pp. 64-67), sur celui du Fine Arts Museums de San Fransisco (op. cit. pp ; 69 et 70) ainsi que sur un cabinet conservé dans une collection particulière (voir Un Temps d’Exubérance, fig 7, p. 242).
Cet ensemble illustre entre autres, les premiers signes de la marqueterie dite Boulle en reprenant pour une même composition une opposition entre première et contrepartie de bois clair et bois foncé et innove par l’emploi de matière organique comme l’ivoire dans la réalisation de panneaux en mélangeant ces matériaux et dont Gole fut l’un des principaux initiateurs.
- La grotte et l’encadrement de ruines peintes décorant le centre du caisson de notre cabinet se retrouvent dans des proportions relativement identiques sur le cabinet conservé au musée du Louvre (inv. MR R 62 et OA 6629).
La « perspective » évoque une grotte artificielle avec au fond un massif rocheux en galène, reflété de chaque côté par des miroirs afin d’accentuer l’effet théâtral de l’ensemble.
Les peintures de ruines apparaissent comme françaises, il est probable que l’ébéniste se fournissait auprès de la communauté étrangère installée à Saint-Germain-des-Prés
Vers 1645, les ébénistes Adriaan Garband et son gendre Pierre Gole fabriquaient des cabinets d’ébène ornés de « petites colonnes façon de corail », on retrouve bien ces colonnes en ivoire peintes en rouge pour imiter le corail ainsi que les autres éléments architecturaux marbrés vert et brun dissimulant une série de quatre tiroirs superposés (comme ceux présents sur le cabinet de Gole conservé au Rijksmuseum). Les chapiteaux en bronze doré servent à enrichir l’ensemble et demeurent l’une des premières utilisation du métal doré dans la décoration de l’ameublement en France.
Le plancher, composé d’une marqueterie de bois sur fond d’ivoire au dessin symétrique s’apparente en tout point à celui décorant le cabinet du Rijksmuseum et annonce le travail que l’on retrouvera quelques années plus tard sur les bordures des plateaux de table typiques de la production de Gole. La corniche de la perspective, surmontée d’une « balustrade de cuivre » telle qu’elle était décrite par Gole sur le cabinet qu’il livra en 1646 pour Bertrand de La Bazinière ou celui de Serrant, est ici réalisée en bois doré mais l’ordonnancement architectural du meuble est respecté. Il est évident que Gole faisait travailler de nombreux artisans comme des sculpteurs, des peintres qui collaboraient à la réalisation du cabinet . Ils définissaient ensemble la place de la sculpture par rapport à la composition totale mais Gole restait le principal responsable de l’exécution des détails et surtout de la réalisation de la totalité.
Iconographie et influence
Les représentations des reliefs centraux reprennent les thèmes mythologiques et bibliques. Maxime Préaud du cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale de France a rendu possible l’identification de l’estampe choisie par le sculpteur pour décorer le relief de la porte de droite du cabinet de Serrant. Il s’agit d’une gravure de Michel Dorigny d’après un tableau disparu d’Eustache le Sueur. La gravure est intitulée Bacchanale avec une nymphe endormie. Ce même Michel Dorigny a inspiré le sculpteur des reliefs de notre cabinet puisque l’on retrouve sur la façade deux compositions allégoriques directement tirées de ses gravures realisées autour de 1645 d’après des tableaux de Simon Vouet. Ces mêmes compositions ornent la partie inférieure du cabinet (transformé) du musée de Troye.
A gauche, « L’Espérance avec l’Amour et Vénus qui veulent arracher les ailes de Saturne » ou « Le Temps vaincu » a été exécuté pour l’Hôtel de Bretonvilliers à Paris en 1644, le tableau est conservé aujourd’hui au musée du Berry à Bourges. Sur la droite « Mercure et les Trois Grâces » (localisation actuelle inconnue) a été gravé par Michel Dorigny (voir ci-contre).Les compositions de Vouet semblent par ailleurs avoir été retenues par Gole puisque l’on retrouve sur le vantail extérieur gauche du cabinet du Rijksmuseum un élément emprunté à une tapisserie de Paris réalisée d’après les cartons de ce dernier.
Thèmes empruntés à la Renaissance, les Quatre Eléments et les Quatre Saisons sont largement repris en relief et ornent habituellement les angles supérieurs et inférieurs des vantaux extérieurs tandis que les côtés et les revers des vantaux rappellent une influence plus végétale et naturaliste propre aux Pays-Bas.
Notre cabinet, par la qualité de ses décors extérieurs gravé et sculpté, la rareté du second écran en marqueterie de rinceaux, la richesse des matériaux employés pour le caisson s’inscrit tout à fait dans l’œuvre de Pierre Gole. Les incontestables traits communs propres à sa production et réunis sur ce meuble en font une pièce remarquable et un témoignage passionnant pour l’histoire du mobilier à Paris au milieu du XVIIe siècle.