Lot 68
  • 68

la belle et la bête manuscrit autographe signé et photos de travail du film [1944-1945]

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Description

  • Cocteau, Jean
  • la belle et la bête manuscrit autographe signé et photos de travail du film[1944-1945]
manuscrit : 90 pages in-folio, à l'encre bleue, divisées en 2 colonnes, la colonne de gauche donnant les indications de mise en scène, celle de droite donnant les dialogues ; avec 8 pages couvertes de dessins originaux par Cocteau représentant les personnages du film, certains titrés "Souvenir de la Belle et la Bête" ; deux couvertures sur papier cartonné bleu, l'une titrée "La Belle et la Bête". reliure de l'époque : bradel demi-vélin, titre calligraphié en lettres rouges et noires sur le dos long. provenance : Marcel Bertrou, directeur de production pour les Studios Gaumont.



album de photos de plateau : 89 photographies contrecollées sur 21 pages d'un cahier in-4 à spirale, représentant des scènes du film, des répétitions, des personnages en train de se faire maquiller, Cocteau montant sur une échelle régler les lumières... 



la réponse de cocteau à ses détracteurs : manuscrit autographe signé de premier jet, très corrigé, titré "Reconnaissance à publier" par lequel Cocteau répond "aux innombrables critiques faites à son film" La Belle et la Bête. Il justifie le triple rôle d'Avenant, de la Bête et du Prince qu'il a confié à Jean Marais : "Les fées (qui agissent en marge de mon film) s'aperçoivent que Belle est éprise d'Avenant, jeune homme indigne d'elle. Elles croient que Belle aimera la Bête si la bête a le regard d'Avenant. Elles croient punir Avenant qui cherche à tuer la Bête, en lui donnant sa laideur. Elles croient récompenser la Bête et la Belle en donnant à l'une la beauté d'Avenant avec, en plus, la noblesse de la Bête et que ce mélange sera le prince des rêves de l'autre. Fées naïves ! ce mariage est possible parce qu'Avenant, la Bête et le Prince ne forment qu'un. Sinon Belle prendrait la fuite en face du bel inconnu. Une grande  énigme groupe les trois hommes qui l'approchent. Sans cela le film ne serait qu'une image d'Epinal". A propos de la lenteur de son film : "Si le cinématographe n'admet pas la lenteur, ce n'est pas un art. Et c'en est un. Ma lenteur n'en est pas une, c'est un rythme. Pendant que je tournais, je me chantais sans cesse le menuet de Lulli du Bourgeois gentilhomme." Cocteau incite les critiques à étudier la sublime musique de Georges Auric... la grâce miraculeuse avec laquelle se meut Josette Day, la grandeur pleine de réserve avec laquelle Jean Marais exprime la souffrance animale de son rôle d'informe... le relief inconnu des images d'Alekan." Il termine en exprimant sa reconnaissance au vrai public, à ces "amis les plus simples qui lisent ces secrets à livre ouvert" (S.l., [1946], 3 p. in-4). 

Provenance

Marcel Bertrou (ex-libris).
Offert par ce dernier à la famille de l'actuel propriétaire (l.a.s. de Bertrou, Paris, 1957, 1 p. in-8).

Literature

Dominique Marny, La Belle et la Bête, les coulisses du tournage, Paris, le Pré aux Clercs, 2005.

Catalogue Note

Selon le témoignage écrit de Marcel Bertrou, directeur de production auprès de la Gaumont et premier possesseur du manuscrit, le projet de La Belle et la Bête remonte à 1943. Il consistait d'abord à associer Jean Cocteau et Marcel Pagnol dans un même travail cinématographique. L'idée d'adapter le conte de Mme Leprince de Beaumont, "un conte de fées où les fées n'apparaissent pas", venait directement de Cocteau qui l'avait relu pendant la guerre. "L' occupation allemande, les rafles, les persécutions, les délations, les privations ne sont certainement pas étrangères à son désir de féérie" (Dominique Marny, p. 7). En mars 1944, Cocteau et Pagnol donnent leur accord pour l'écriture du film à condition que Jean Marais et Josette Day, maîtresse de Pagnol, tiennent les rôles principaux. Les contrats d'auteurs et d'acteurs furent signés la semaine suivante. Puis Pagnol s'éclipsa et ne lut jamais une seule ligne du scénario de Cocteau. Le rôle de la Belle devait rester son "cadeau" de rupture à Josette Day. 
Cocteau écrivit seul, dès le mois de mars 1944, une première version de "l'histoire, paroles et mise en scène" de La Belle et la Bête : c'est en ces termes qu'est créditée la contribution du poète au générique de son film. Le 5 avril, il organise une lecture pour Marcel Bertrou. L'équipe de techniciens réunis autour de La Belle et la Bête est retenue : Christian Bérard pour les décors et la direction artistique, Georges Auric pour la musique, René Clément -qui venait de tourner La Bataille du rail-  pour assister Cocteau à la réalisation.
ce manuscrit, présentant d'abondants ajouts et corrections, est très vraisemblablement le résultat de cette première écriture. Marcel Bertrou fut alors évincé de la production : "La Gaumont, après m'avoir supplié de venir chez eux, d'y tourner La Belle et la Bête, après m'avoir approuvé, aidé, encouragé, après les contrats en règle et à deux mois du travail, m'annonce qu'ils ne peuvent faire le film et entrer en lutte contre la volonté de leur conseil" (Cocteau, Journal, 1942-1945). Ce manuscrit lui fut certainement offert comme dédommagement.

Si les dialogues sont déjà très proches de leur version définitive, les indications de mise en scène évolueront quelque peu. Par exemple, les célèbres bras-torchères qui éclairent la grande salle du château de la Bête n'apparaissent pas encore, de même que d'autres objets magiques telle la carafe de vin qui se déverse toute seule. Cependant, d'autres détails apparaissent dans ce manuscrit et ne seront pas conservés comme un tapis qui se déroulait automatiquement devant la marche de la Belle. De plus, c'est à neuf heures -et non à sept heures comme dans le film- que la Bête promet à la Belle de venir tous les soirs la retrouver pour soûper.
En revanche, Cocteau avait déjà l'image bien nette du visage qu'il voulait donner à la Bête : "La Bête est un seigneur en grand costume de cour qui n'a d'une bête que la tête et les mains. La tête est celle d'un magnifique animal, sorte de lion ou de cerf aux yeux clairs, aux bois en forme de candélabres. Son mufle miroite au soleil. Elle parle comme un être humain. L'acteur sera doublé par une voix de basse jusqu'au moment où la bête reprendra la voix de l'acteur qui joue le rôle. Les mains sont des mains d'hommes velues et armées de griffes. La chemise ouverte laisse voir une toison sombre." 
Par ailleurs, Cocteau avait déjà élaboré certains "truquages" : ainsi la construction du plan final qui montrera le Prince et la Belle s'envoler dans les airs est longuement détaillée sur trois pages, le plan consistant à filmer les personnages en train de sauter afin de monter la scène à l'envers et donner l'impression que les deux héros "s'arrachent du sol et s'envolent par le sommet de l'image". Ce manuscrit dévoile ainsi beaucoup d'autres coulisses du film. 
Cocteau tourna pendant l'été 1945. Il n'avait rien réalisé depuis Le Sang d'un poète (1930). Il a laissé un journal du tournage, rendu particulièrement difficile par le contexte historique de l'après-guerre et par les longues heures de préparation que subissait Jean Marais pour devenir la Bête. A sa sortie, le film reçut beaucoup de critiques, liées pour la plupart à la personnalité anticonsensuelle de Cocteau. Mais il rencontra un retentissant succès populaire et s'impose aujourd'hui comme l'oeuvre cinématographique la plus accomplie du poète-cinéaste et comme l'un des jalons indépassables dans la légende du cinéma fantastique français.