
Auction Closed
November 28, 03:48 PM GMT
Estimate
40,000 - 60,000 EUR
Lot Details
Description
Statue, Songye, République Démocratique du Congo
Haut. 25,5 cm
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Songye Figure, Democratic Republic of the Congo
Height 10 in
Collection J.R Ivy, Johannesbourg
Collection Egon Guenther, Johannesbourg
Sotheby's, New York, African art from the Egon Guenther Family Collection, 18 novembre 2000, lot 116
Collection privée, Paris, acquis lors de cette vente
Une sculpture milembwe à tête tournée chez les Songye
République démocratique du Congo
Par François Neyt, 11 novembre 2023
Contexte géographique
Sous le pays des Songye dont la partie occidentale est dominée par les Eki et la partie orientale par les Kalebwe le long de la Lomami, des groupes luba se répartissent et se mêlent à ceux des Songye. Près de la capitale Kabinda, résident respectivement les Budja, les Ilande, les Milembwe septentrionaux et méridionaux. Ces groupes créent un art propre et original. Citons simplement deux œuvres majeures : d’une part, une statue androgyne de 112, 5 cm qui a appartenu à feu Willy Mestach[1] et d’autre part, le Maître de Muyemba de 76 cm qui se distingue par la qualité équilibrée des formes du visage, des membres et du tronc[2]. De nombreuses créations qu’on appelle « Nkisi » découlent de ces œuvres magistrales.
Les Milembwe constituent un groupe songye enclavé entre les Ilande-nord, Ilande-sud et les Kiofwe à l’est. Il suffit de nommer les deux clans principaux Mukungila et Panda. Dans les années soixante-dix, le premier se répartissait en douze villages, soit près de 6 .000 habitants ; le second en six villages de 1.500 habitants. Une de leurs caractéristiques stylistiques est de rompre la symétrie de la sculpture par un visage tourné sur le côté. Est-ce une manière de se prémunir des esprits mauvais ? Les Ilande et les Eki peuvent également sculpter des visages tournés vers la droite ou la gauche. Les Nkisi sont des signes magiques et sacrés qui sont habités par des forces cosmiques se renouvelant lors des néoménies, protégeant les propriétaires, le clan ou le village contre les forces du mal ou contribuant à la fécondité du clan. Il existe des nkisi collectifs et des nkisi individuels.
On retrouve dans la statue ici présentée mesurant 25 cm, un canon profondément original propre aux Milembwe.
Le bois est recouvert d’une patine d’un brun sombre suintant, ce qui révèle que ces nkisi sont nourris protégeant régulièrement les personnes ou les familles auxquelles elles appartiennent. Les joues sont parallèles, le menton taillé en biais, le haut de la tête plus arrondi portant une coiffe faite de tresses côte à côte tirées vers l’arrière. Celle-ci est percée d’un orifice qui était le support d’une corne. Les yeux sont mi-clos en amande, le nez épaté en triangle, la bouche prognathe en rectangle, les oreilles et le tragus saillants. Tous les sens sont mis en éveil.
La tête volumineuse est posée sur le haut d’un cône étroit, qui la supporte. Cet aspect laisse apparaitre un disque sous le visage qui donne à celui-ci de la perspective et du relief par rapport au reste du corps auquel il est relié. Le port de tête, tourné vers la gauche, est ainsi rendu majestueux.
Le tronc conique se découpe en espaces triangulaires de façon géométrique, le fessier et les jambes apparaissent de manière originale en forme de U renversé. Reste le plus singulier, peut-être, ce sont les pieds en raquette eux-mêmes tournés à 180 degrés à l’opposé du tronc. Ceci donne à la silhouette de la statue un élan particulier et unique où dans une distorsion complète du corps apparaît un équilibre et une élégance assez déroutante. La statue semble être tournée de tous les côtés, cette multiple orientation laisse croire que l’objet protecteur est disposé de façon à pouvoir faire face à un agresseur éventuel d’où qu’il vienne.
Comparaison à d’autres statuettes milembwe à tête tournée et conclusion
Lors de l’exposition Sacri Spiritu à Naples[3], des figures milembwe ont été présentées dans leur variété. Elles nous permettent de comparer la figure étudiée à d’autres variantes. Sur la figure 111 de 33 cm se découvre un buste réaliste chargé de matières magiques, cornes, clous en laiton. Le visage, tourné vers la droite, a les yeux mi-clos, la denture visible, le cou longiforme orné de trois colliers d’un bleu sombre. La figure de 23 cm (fig.112), de belle qualité, est revêtue d’une coiffure originale luba révélant le reste d’une corne enfoncée à la fontanelle. Sur les trois figures suivantes, autour de 15 cm, la première, collectée par K. Plasmans a le corps couvert de teinture sombre suintante, le visage plus triangulaire, les yeux sculptés dans des orbites profondes, la bouche souriante, les pieds inversés et la tête tournée à droite (fig.113). La figure de 24 cm (fig.115) a le visage proche de celle qui est étudié couvert d’une patine sombre, corne, yeux en cauris entourés de clous en laiton et trois colliers d’un bleu-sombre autour du cou. Le visage est aussi tourné à droite. Enfin, la figure au cou étiré (fig. 116) aux formes étirées se situe dans la zone orientale influencée par les Kiofwe.
Le sens des têtes tournées sur les différentes statuettes reste énigmatique. Il peut y avoir une double signification : l’une protectrice et bénéfique ; l’autre de mise en garde contre les forces maléfiques. Serait-ce lié à la fécondité ? Nul ne peut vraiment y répondre . Reste à souligner le génie créateur des sculpteurs milembwe.
L’objet étudié ainsi que les autres mentionnés remontent à la première moitié du XXè siècle.
[1] Neyt Fr. La redoutable statuaire songye, Fonds Mercator 2004, p.38-39
[2] Exposition Sacri Spiritu, Les Songye dans la chapelle Palatine del Maschio Angioino, Bernard de Grunne, Gigi Pezzoli, 20 octobre 2022-15 janvier 2023, fig. 2
[3] Voir note 4, p.287-292