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Mallarmé, Stéphane
JAMAIS [SIC] UN COUP DE DÉS N’ABOLIRA LE HASARD. MAQUETTE AUTOGRAPHE POUR FIRMIN-DIDOT, IMPRIMEUR D’AMBROISE VOLLARD. [AVRIL OU DÉBUT MAI 1897].
Estimation
500 000800 000
Lot. Vendu 963,000 EUR (Prix d’adjudication avec commission acheteur)
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Mallarmé, Stéphane
JAMAIS [SIC] UN COUP DE DÉS N’ABOLIRA LE HASARD. MAQUETTE AUTOGRAPHE POUR FIRMIN-DIDOT, IMPRIMEUR D’AMBROISE VOLLARD. [AVRIL OU DÉBUT MAI 1897].
Estimation
500 000800 000
Lot. Vendu 963,000 EUR (Prix d’adjudication avec commission acheteur)
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Details & Cataloguing

De la bibliothèque Stéphane Mallarmé

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Paris

Mallarmé, Stéphane
JAMAIS [SIC] UN COUP DE DÉS N’ABOLIRA LE HASARD. MAQUETTE AUTOGRAPHE POUR FIRMIN-DIDOT, IMPRIMEUR D’AMBROISE VOLLARD. [AVRIL OU DÉBUT MAI 1897].
24 pages (dont 3 blanches) en 12 feuillets in-4 (348 x 224 mm). Papier quadrillé. Encre noire, avec indications typographiques au crayon bleu, pagination au crayon rouge.
Trace de pliure centrale, papier légèrement froissé, quelques manques de papier.

"Il a essayé d'élever enfin une page à la puissance du ciel étoilé" (Valéry).

Le manuscrit mythique de la "plus belle édition du monde" (Vollard). En décembre 1896, soit quelques mois avant la parution d’Un coup de Dés dans Cosmopolis (mai 1897), Ambroise Vollard, galeriste dont on commence à beaucoup parler dans le milieu des artistes et qui avait alors pour projet de publier des éditions illustrées, propose à Mallarmé d'éditer un de ses poèmes et de commander des illustrations à Odilon Redon. Vollard promet de tout mettre en œuvre pour réaliser "la plus belle édition du monde". Heureux à l'idée de renouer avec une pratique qui lui rappelle les fameuses éditions du Corbeau (1875) et de L'Après-midi d'un Faune (1876), Mallarmé ne sait pas encore quel texte confier au galeriste. Au moment de la parution du Coup de Dés dans Cosmopolis, Vollard rappelle leur projet commun et le projet d'éditer ce poème est décidé : Mallarmé conçoit alors la présente maquette manuscrite à l'intention de l'imprimeur Firmin-Didot, qui aura la charge de la fabrication du volume. Le 14 mai 1897, le manuscrit était déjà chez l’imprimeur, comme en témoigne une lettre à Gide de ce jour. Il est probable que l'acompte que reçoit Mallarmé de Vollard le 5 mai corresponde à la remise de la maquette, ce qui la daterait de fin avril 1897. L’imprimeur lui adresse ensuite 5 tirages différents, de juillet à novembre 1897 (voir lot 164). Au terme de ces multiples ajustements chirurgicaux, Mallarmé estime le travail presque accompli : il ne reste plus qu’à choisir les illustrations de Redon quand, en septembre 1898, la mort inopinée du poète interrompt brutalement les travaux. En 1900, après avoir envisagé d’imprimer l’ouvrage selon les épreuves corrigées, Vollard abandonne définitivement le projet, d’autant que Firmin-Didot a détruit les formes typographiques.

Mallarmé typographe. Cette maquette réalisée par Mallarmé lui-même présente la mise en page exacte que devait imprimer Firmin-Didot : dans l'espace des doubles pages, blancs, interlignes, marges, décalages et alignements devaient être parfaitement respectés.

L’espace typographique. Le poète a d’abord délimité l’espace typographique par deux marges au crayon rouge, si bien que la double page présente trois zones vierges d’égale largeur, à gauche, au centre (de part et d’autre de la pliure) et à droite, dans lesquels, il a positionné son texte de manière à ce qu’il se lise sur la double page.

Le texte calligraphié. Mallarmé a calligraphié le poème comme il voulait le voir imprimé : tel mot est écrit en lettres capitales, tel autre en gras ou en italiques (son écriture cursive fait la différence entre les caractères normaux et les caractères italiques) ; il diversifie même le corps des caractères. "Il a écrit lui-même en très hautes lettres, lorsqu'il tenait à ses grandes capitales romaines ou à de grandes italiques, et une petite écriture, lorsqu'il ne voulait, de l'imprimeur, que des petites capitales ou des italiques de format habituel" (Mondor).

Les indications typographiques. Ce texte est accompagné d’une quarantaine d’indications typographiques autographes à l’intention de l’imprimeur, au crayon bleu, avec parfois un grand trait indiquant quel passage est commenté :
[f. 1 r°] : "italiques d’un corps supérieur à celui employé dans l’intérieur du Poème" ;
[f. 3 r°] : "Chaque page texte et blancs est établie sur un chiffre de 40 lignes. Très grandes capitales. Capitales romaines du corps" ;
[f. 6 v°] : "même romain bas de casse qu’aux pages précédentes" ;
[f. 10 r°] : "capitales romaines du corps, et les lignes non soulignées en bas de casse romain d’un petit caractère de notes".
(Voir Œuvres complètes, II, p. 1321-1322 pour la retranscription complète de ces indications).

Les béquets. Pour supprimer ou ajouter quelques mots ou en modifier l’emplacement, Mallarmé a collé six béquets sur sa copie. Le mot "LE HASARD" [f. 10 r°] est ainsi surélevé dans la page, et les quelques vers, auparavant au verso du feuillet, viennent se placer en bas de cette page. Un autre béquet supprime le texte du f. 11 v°, que Mallarmé a positionné sur la page en face.

Variantes du poème. Fort proche du poème que nous connaissons, le manuscrit donne néanmoins des variantes, parmi lesquelles nous pouvons relever :
- le titre est alors "Jamais un Coup de Dés n’abolira le Hasard" (p. 1), qui sera aussi celui des premières épreuves, et non encore "Un coup de Dés jamais n’abolira le Hasard", qui apparaît dans les secondes ;
- "le nombre unique" (p. 6) sera remplacé par "Le Nombre unique" ;
- "la mer tentant par l’aïeul ou lui contre la mer" (p. 8), deviendra "la mer par l’aïeul tentant ou l’aïeul contre la mer".

De Cosmopolis à Vollard. Mallarmé n’avait pas été tout à fait satisfait de la mise en page du Coup de Dés dans Cosmopolis : alors qu’il souhaitait que la double page soit l’unité spatiale, les pages étroites de la revue avaient dicté une verticalité excessive, dont l’unité était la page. Après ce premier essai, la collaboration avec Ambroise Vollard allait lui permettre de matérialiser exactement sa vision : cette fois, l’espace typographique est la double page, le poème peut ainsi se déployer horizontalement et respirer d’une page à l’autre. "Le poème s’imprime, en ce moment, tel que je l’ai conçu", écrit-il à Gide le 14 mai 1897.

"Un ouvrage singulier qui fut et ne fut pas un livre" (Derrida).
Telle une toile vierge, la double page blanche accueille les caractères -- maigres, gras, romains, italiques ou capitales -- que le poète (l’artiste, peut-on dire) dispose dans des alignements savants, sensible autant au sens des mots qu’à leur "mise en espace".
Le blanc typographique, auquel il avait déjà beaucoup réfléchi lorsqu’il préparait avec Edmond Deman la mise en page des Poèmes d’Edgar Poe (1888), prend toute son importance ; là où la mise en page de Cosmopolis était plus dense, certaines pages de son nouveau travail ne comportent que quelques mots.

Il est impossible de lire le Coup de Dés en faisant abstraction de sa mise en page : forme et fond sont en parfaite symbiose. "Je crois que toute phrase ou pensée, si elle a un rythme, doit le modeler sur l’objet qu’elle vise et reproduire, […] un peu de l’attitude de cet objet", explique-t-il à Mauclair. Ami des grands peintres de son temps (Degas, Whistler, Berthe Morisot, Manet, Munch, Renoir, Redon et Gauguin), Mallarmé voulut donner une représentation graphique de ses vers. D’aucuns voient d’ailleurs dans le Coup de Dés un précurseur de la peinture abstraite : le poète pose ses mots, ses gras, ses italiques sur la blanche surface du papier comme un peintre les touches de couleurs sur sa toile.

Paul Valéry, qui parlait du poème comme d'une "partition d'orchestre", décrit son impression face au texte étrange, "Plus étrange que ce que je connaissais déjà de lui. Le manuscrit lui-même me sembla si bizarre que je ne pouvais plus détacher mes yeux de ce papier que Mallarmé tenait" (Variété II). 

Une révolution poétique, une poésie visuelle. "Ne trouvez-vous pas que c’est un acte de démence ?", aurait demandé Mallarmé à Valéry en lui donnant un jeu d’épreuves du Coup de Dés le 30 mars 1897, reprenant peut-être l’expression de Firmin-Didot qui aurait dit à Vollard en découvrant le poème à mettre en page : "C’est un fou qui a écrit ça !" Folie ou génie, la mise en page conçue par Mallarmé était à coup sûr révolutionnaire, et l'on pourrait gloser sans fin sur la réception du poème, en citant ses admirateurs comme ses opposants les plus farouches (voir Th. Roger, L'Archive du Coup de Dés, Classiques Garnier, 2010). Reste que le poème, malgré la relative confidentialité du numéro de Cosmopolis, connut un rayonnement considérable : véritable emblème moderniste, il fut adulé par l’avant-garde et ne cesse, depuis l’édition originale de 1914, d’être réinterprété.

Le manuscrit capital d’une révolution poétique et graphique.

Exposition : Mallarmé, Musée d'Orsay, 1998, cat. 338, ill. 30 et 85.

Références : B. Marchal, "Notes sur le texte", in Œuvres complètes, I, p. 1317-1319. -- Mallarmé, Un coup de Dés jamais n’abolira le Hasard. Manuscrit et épreuves. La Table Ronde, 2007. Fac-similé de toutes les pages.


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