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PROVENANT DE LA COLLECTION DE PAUL ALEXANDRE

Amedeo Modigliani
PORTRAIT DE PAUL ALEXANDRE
Estimation
5 000 0008 000 000
Lot. Vendu 13,537,500 EUR (Prix d’adjudication avec commission acheteur)
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PROVENANT DE LA COLLECTION DE PAUL ALEXANDRE

Amedeo Modigliani
PORTRAIT DE PAUL ALEXANDRE
Estimation
5 000 0008 000 000
Lot. Vendu 13,537,500 EUR (Prix d’adjudication avec commission acheteur)
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Details & Cataloguing

Art Impressionniste et Moderne

|
Paris

Amedeo Modigliani
1884 - 1920
PORTRAIT DE PAUL ALEXANDRE
signé Modigliani (en bas à droite)
huile sur toile
92 x 60 cm ; 36 1/4 x 23 5/8 in.
Peint en 1911-12.
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Provenance

Dr Paul Alexandre, Paris (acquis de l'artiste)
Par descendance au propriétaire actuel

Exposition

New York, Museum of Modern Art & Cleveland, Cleveland Museum of Art, Modigliani-Soutine, 1950-51, n.n., titré Dr. Paul Alexandre (Dandy), daté 1911
Martigny, Fondation Pierre Gianadda, Modigliani, 1990, no. 17, titré Paul Alexandre, daté 1911-1912
Düsseldorf, Kunstsammlung Nordhein-Westfalen & Zurich, Kunsthaus, Amedeo Modigliani, Malerei, Skulpturen, Zeichnungen, 1991, no. 11, titré Portrait of Paul Alexandre, daté 1911/12

Bibliographie

Arthur Pfannstiel, Modigliani, 1929, no. VII, p. 5
Jacques Lipchitz, Amedeo Modigliani, 1884-1920, New York, 1954, reproduit pl. 4
Claude Roy, Modigliani, Genève, 1958, p. 33/a
Ambrogio Ceroni, Modigliani, Milan, 1970, no. 23, reproduit p. 44
Joseph Lanthemann, Modigliani Catalogue raisonné, Sa vie, son Œuvre complet, son art, Paris, 1970, p. 109, no. 39, reproduit p. 170
Ambrogio Ceroni & Françoise Cachin, Tout l’œuvre peint de Modigliani, Paris, 1972, no. 15, reproduit p. 89
Claude Roy, Modigliani, Paris, 1985, p. 33
Thérèse Castieu-Barrielle, La vie et l’œuvre de Amedeo Modigliani, Courbevoie, 1987, p. 54
Osvaldo Patani, Amedeo Modigliani, catalogo generale di pinti, Milan, 1991, no. 35, reproduit p. 65
Christian Parisot, Modigliani, Catalogue raisonné, Livourne, 1991, vol. II, p. 270, no. 1/1911, reproduit p. 47
William Rubin et al, Le primitivisme dans l’art du 20e siècle, Les artistes modernes devant l’art tribal, vol. II, Paris, 1991, reproduit p. 356
Noël Alexandre, Modigliani inconnu, Témoignages, documents et dessins inédits de l'ancienne collection de Paul Alexandre, Paris, 1993, no. 331, reproduit p. 69
Anette Kruszynski, Amedeo Modigliani, Portraits and Nudes, Munich-New York, 1996, reproduit p. 11
L’Ange au visage grave (catalogue d'exposition), Paris, Musée du Luxembourg, 2002, no. 28, reproduit p. 27, titré Paul Alexandre et daté 1911

Description

signed 'Modigliani' (lower right), oil on canvas. Painted in 1911-12.

"Modigliani, c’était une ‘noblesse excédée’ pour reprendre une expression de Baudelaire qui lui va à merveille. Tout de suite j’ai été frappé par son talent extraordinaire et j’ai voulu faire quelque chose pour lui. Je lui ai acheté des dessins et des toiles, mais j’étais son seul acheteur et je n’étais pas riche. Je l’ai introduit dans ma famille. Il avait déjà, enracinée en lui, la certitude de sa propre valeur. Il savait qu’il était un initiateur, pas un épigone, mais il n’avait encore aucune commande. Je lui ai fait faire le portrait de mon père, de mon frère Jean et plusieurs portraits de moi" (Noël Alexandre, Modigliani inconnu, Paris, 1993, p. 59).

Ces quelques lignes de Paul Alexandre dévoilent le rôle décisif joué par le jeune médecin dans l’envol de la carrière d’Amedeo Modigliani et reflètent sa profonde admiration pour son ami artiste. Lorsque Paul Alexandre, terminant son internat à l’hôpital Lariboisière rencontre en novembre 1907 Modigliani, artiste italien bohême à l’allure de dandy arrivé à Paris l’année précédente, il s’instaure entre les deux hommes une relation cruciale qui durera jusqu’en août 1914 alors que le jeune médecin est mobilisé et part sur le front. Alexandre est en effet le premier mécène de Modigliani et pas des moindres puisqu’il faudra attendre sa mort en 1968 mais surtout l’exposition Modigliani inconnu organisée par son fils cadet Noël Alexandre aux musée des Beaux-Arts de Rouen en 1993 pour découvrir son incroyable collection, pas moins de vingt-cinq peintures et une centaine de dessins (parmi lesquels une quinzaine d’études représentant Paul Alexandre), dont la provenance indiscutable permet d’apporter un éclairage nouveau sur les premières œuvres parisiennes de l’italien qui a tant détruit sa production. Cette relation amicale qui met Modigliani à l’abri du besoin n’aura pas d’égale car les prochains protecteurs de l’artiste : Paul Guillaume fin 1914 puis Leopold Zborowski à partir de 1916 sont avant tout marchands.

Paul Alexandre est un véritable passionné. Avec son frère Jean, ils constituent très jeunes un cercle d’amis artistes et sont à l’origine de la création d’un phalanstère connu sous le nom de la colonie du Delta autour du sculpteur Maurice Drouart puis des artistes Henri Doucet, Albert Gleizes, rejoints par la suite par le roumain Constantin Brancusi. Sous l’initiative de Paul Alexandre, le cercle qui se réunissait de manière hebdomadaire à côté de l’école des Beaux-Arts se déplace en 1907 au 7 rue du Delta dans un local municipal abandonné, en face d’un grand terrain vague. Contre un loyer modique, Alexandre transforme l’immeuble en une "espèce d’auberge de l’ange gardien", un lieu d’entraide et d’accueil mais surtout d’échange pour les artistes, parfois aussi le théâtre de soirées mouvementées et d’expérimentation artistique autour de "séances de haschisch" orchestrées par le médecin. Selon son témoignage rapporté par son fils Noël, c’est au Delta qu’il rencontre Modigliani : "C’est Doucet qui l’a amené pour la première fois au Delta. […] Doucet l’avait rencontré rue Saint-Vincent chez Frédéric 'Au Lapin Agile', qui n’était alors fréquenté que par des gens pauvres, des poètes et des artistes… Modigliani raconta à Doucet qu’il était expulsé du petit atelier qu’il occupait place Jean-Baptiste Clément et qu’il ne savait pas où aller... Doucet lui offrit de venir au Delta où il pourrait rester, s’il le voulait et où il pourrait loger ses affaires. C’est ainsi qu’a commencé mon amitié avec Modigliani. J’avais 26 ans, Modigliani 23, et mon frère Jean 21" (Modigliani inconnu, p. 53-54). Jean-Paul Crespelle, dans son ouvrage sur Modigliani, raconte que le médecin, peu fortuné, se privait pour lui payer ses toiles, et qu’après avoir ouvert son cabinet 62 rue Pigalle, il faisait venir Modigliani les jours de consultations pour partager avec lui la recette de la journée. L’amateur souhaitait aider son ami mais convoitait surtout les œuvres de celui dont il appréciait l’immense talent. Il conservera précieusement la plus grande partie de sa collection jusqu'à sa mort, refusant quasi systématiquement toute demande de prêt dans des expositions et même de reproduction, ce qui fera dire à Jeanne Modigliani dans sa biographie sur son père : "c’était le type, de plus en plus rare, du collectionneur amoureux de l’art dans le sens le plus profond du mot, joie et désespoir des chercheurs : joie parce qu’il avait conservé intacte des œuvres d’une authenticité indiscutable, datant de la période de formation de Modigliani ; désespoir parce qu’il couvait jalousement ces œuvres et que personne n’avait jamais pu se vanter d’avoir vu la totalité de sa collection" (Jeanne Modigliani, Modigliani, Une Biographie, Paris, 1990, p. 64).

Le portrait de Paul Alexandre de 1911-12 est resté dans la famille du modèle jusqu'à ce jour. Œuvre rare, elle fut exposée seulement une fois du vivant de son propriétaire en 1950-51 aux Etats-Unis et si elle est mentionnée dans le catalogue, le tableau n’y est pas reproduit. Il est le quatrième portrait d’une série de cinq, achevés entre 1909 et 1913, et c’est de loin le plus puissant, celui qui annonce le style Modigliani conférant à ses modèles une mélancolie et une sensibilité sans pareil.

Selon le récit de la fille de Paul Alexandre, ce portrait a été peint juste après le décès de la mère de Paul Alexandre. L’épreuve de ce deuil confère au tableau une intimité et une profondeur qui le démarquent radicalement des autres portraits que fit Modigliani de son mécène et en font un de ses portraits les plus émouvants peints au cours de cette période. Paul Alexandre aurait, semble t-il, posé pour ce portrait tout comme pour les trois premiers puisque nous savons que seul Paul Alexandre devant un vitrage de 1913 (donné par la famille au Musée des Beaux-Arts de Rouen) fut peint de mémoire - Modigliani ayant offert ce tableau à son ami en surprise. Les trois premières représentations (Ceroni 11-12-13), plus conventionnelles, réalisées en 1909 lorsque le médecin présente Modigliani à sa famille, sont contemporaines du portrait de son père Jean-Baptiste Alexandre au crucifix (Musée des Beaux-Arts de Rouen) et de celui de son frère Jean (Fondation Gianadda, Martigny). Ces commandes devaient permettre à Modigliani de gagner un peu d’argent et l’on peut supposer que dans cette famille bourgeoise, le chef de famille, s’il s’était laissé convaincre par son fils, préférait des représentations classiques. Ces portraits de Paul Alexandre sont fidèles à la photographie du jeune médecin datant de 1909 avec son costume à faux-col blanc et cravate noire. Si le premier est une étude, le second sur fond brun et le dernier sur fond vert offrent une scène similaire : le jeune homme pose de trois-quarts tourné vers le spectateur, la main droite dans la poche ou sur la hanche. On retrouve toutefois comme un signe de connivence en arrière-plan, accrochée au mur, une représentation de la peinture La Juive de 1907-08, l’une des toutes premières achetées par Paul Alexandre à Modigliani. Si notre portrait réalisé quelques années plus tard est probablement une autre commande du mécène, le style est radicalement différent et s’inscrit dans les recherches avant-gardistes de ses contemporains, Picasso, Matisse et leur maître à tous, Cézanne. Le médecin est toujours reconnaissable mais la composition se géométrise, caractérisée par une frontalité, un axe vertical et une économie de couleur qui laissent apparaître clairement les leçons de Cézanne : un visage détaillé et clair qui contraste avec un fond sombre parfois laissé inachevé. Ce portrait empreint d’une modernité incontestable se distingue égalemement de la dernière version de 1913, Paul Alexandre devant un vitrage qui voit le visage du modèle s’allonger et qui traduit davantage l’influence formelle du cubisme et du futurisme alors que l’artiste revient à la peinture.

Notre portrait de Paul Alexandre a lui été réalisé alors que Modigliani se tourne vers la sculpture. De 1910 à 1913, l’artiste se consacre presque exclusivement à la sculpture sur pierre et multiplie les études pour ses têtes sculptées ainsi que les motifs de cariatides - vingt-cinq sculptures (toutes en pierre, sauf une en bois et une en marbre) lui sont aujourd’hui attribuées. Depuis avril 1909, il a délaissé la colonie du Delta pour s’installer Cité Falguière à Montparnasse, ce qui coïncide avec sa rencontre avec Brancusi quelques mois plus tôt. Suite à un voyage à Livourne et à Carrare durant l'été 1909, l’italien veut approfondir la sculpture qu’il considère comme un art majeur et souhaite être initié à la pratique de la taille directe. C’est une fois de plus Paul Alexandre qui sert de déclencheur, comme ce dernier le traduira dans ses carnets, en lui faisant rencontrer Brancusi: "Si différent qu’il fût de Brancusi, j’ai eu l’intuition que dans leur art, ils étaient faits pour se comprendre. Plus tard c’est Brancusi qui lui trouvera son atelier de la rue Falguière et qui l’aidera à préparer son exposition. Ils n’ont jamais travaillé dans le même atelier, par indépendance et aussi par manque de place, mais ils se voyaient souvent et partageaient volontiers le pain. […] Il est faux de croire que l’un des deux ait pu être le maître de l’autre. Ils étaient très différents mais l’un et l’autre avaient en commun d’être totalement désintéressés et obstinés dans leurs recherches" (Modigliani inconnu, p. 59). S’il existe peu de témoignages directs, une correspondance croisée Brancusi-Modigliani-Paul Alexandre montre que les deux artistes se fréquentent très régulièrement, et cela dès 1909 comme en atteste l’esquisse du portrait de Brancusi au revers de la peinture Le Violoncelliste, 1909. Une lettre de Brancusi à Paul Alexandre datant du 4 mars 1911, indique également que le roumain a aidé son ami à installer son exposition de 25 têtes sculptées dans l’atelier d’Amadeo de Souza-Cardoso, mis à disposition pour l’évènement. Il existe cinq photographies d’époque de vues d’installation (fig. ), documents précieux alors que seules quelques unes de ces têtes en pierre sont connues aujourd’hui, les autres ayant été perdues ou détruites. Le Portrait de Paul Alexandre est l’une des rares peintures réalisées dans ce contexte formel. Si l’on juxtapose l’œuvre auprès de photographies des têtes en pierre, les analogies plastiques sont saisissantes.

Tout comme Brancusi, Modigliani épure la forme en simplifiant les traits du visage (nez fin, yeux en amande qui caractérisent les têtes sculptées) et obtient un effet archaïque qui combine les influences les plus diverses : la sculpture grecque et égyptienne, les arts Khmers et indiens du Musée Guimet, qu’il visite avec Brancusi et Souza-Cardoso, mais surtout l’art primitif d’Afrique alors très en vogue dans les milieux d’avant-garde. Contrairement aux idées reçues, Paul Alexandre raconte : "C’est Modigliani qui m’a initié à l’art nègre et non l’inverse. Il m’emmenait au musée du Trocadéro où il se passionnait en réalité pour l’exposition d’Angkor, dans l’aile occidentale" (Modigliani inconnu, p. 67) ; alors que l’une de ses maîtresses, la poète russe Anna Akhmotova révèle qu’en 1911 : "Modigliani rêvait de l’Egypte. Il m’invita au Louvre, pour que je visite le Département des antiquités égyptiennes ; il affirma que tout le reste n’était pas digne d’attention" (Christian Parisot, Modigliani, Paris, 2005, p. 173). L’influence des arts primitifs au sens large - de cultures non occidentales – véhicule une simplification extrême des volumes dans les sculptures de Modigliani qui se traduisent par des aplats dans sa peinture. Dans le Portrait de Paul Alexandre, Modigliani utilise la même radicalité et avec très peu de lignes, arrive à insuffler la personnalité de son modèle.

Si le rôle de Brancusi dans l’apprentissage du maniement de la taille directe fut décisif pour Modigliani, l’émulation réciproque fut également possible. Le motif décoratif en arrière-plan du présent portrait offre de troublantes similitudes avec le chef d’œuvre de Brancusi, La Colonne sans fin. Or, si la datation de cette sculpture en bois n’a jamais été fermement arrêtée par les historiens, elle semble se situer entre 1916 et 1918, soit plusieurs années après la création de la peinture de Modigliani. Les travaux du spécialiste de Brancusi, Sidney Geist ont permis d’identifier une source commune à cette bande verticale constituée de losanges. Lorsqu’en 1968, Geist interrogea la fille de Paul Alexandre sur l’iconographie du portrait de son père, elle répondit qu’il était fort probable que Modigliani se soit inspiré d’une tenture d’origine marocaine ou africaine qui se trouvait alors dans la maison de Paul Alexandre. Si la tenture n’a pas été retrouvée, la fille du docteur reste convaincue qu’il ne s’agissait pas d’une invention de l’artiste (S. Geist, "Le devenir de la colonne sans fin" in Les carnets de l’Atelier Brancusi, Centre Pompidou, 1998, p.16). Etant donné les liens entre Paul Alexandre, Modigliani et Brancusi, le sculpteur roumain devait également connaître cette tenture soit par son collègue soit par des visites chez le médecin. Ce type de textiles, provenant généralement d’Afrique centrale, comme les textiles Kuba de République Démocratique du Congo, était alors en vogue chez les artistes d’avant-garde et dans les milieux amateurs d’art africain ; Matisse qui était un fervent collectionneur de tissus, en possédait, par exemple un large panel dans les années 1920, et peut-être même avant.

Alors que Modigliani s’installe à Paris, les arts d’Afrique noire venaient d’être découverts par des artistes qu’il fréquente tels Picasso, Matisse, Derain et Vlaminck, collectionneurs d’art primitif. Matisse raconte avoir acheté sa première statuette en bois "d’origine nègre" dans une boutique de curiosités exotiques dès 1906 alors que l’antiquaire Hongrois Joseph Brummer avait élargi son commerce à l’art précolombien et africain à partir de 1908. Or Modigliani fréquente ce cercle et voit ces sculptures "nègres", en particulier chez ses amis les sculpteurs Jacques Lipchitz et Jacob Epstein ou encore dans l’atelier du peintre Frank Burty Haviland. Cependant, comme l’explique Alan G. Wilkinson dans le catalogue de l’exposition Le Primitivisme dans l’art du 20e siècle (1987), Modigliani, à la différence de ses contemporains qui mélangent différents styles tribaux, s’est essentiellement inspiré des masques de danseurs baoulé de Côte d’Ivoire et des masques cérémoniaux Fang, voire Punu d’Afrique centrale – tel que celui visible au mur de l’atelier de Picasso derrière Frank Haviland en 1910 – pour réaliser ses têtes et plus tard ses portraits. Le tableau de Paul Alexandre de 1911-12 s’inscrit parfaitement dans le style primitif en rupture totale avec l’art conventionnel, reflétant en effet les traits fins du visage avec le contour des yeux doublés par les sourcils, ce que rappelle ici l’intéressé : "Dans ses dessins il y a une invention, une simplification et une purification de la forme. C’est pourquoi l’art nègre était fait pour le séduire. Modigliani a reconstruit à sa manière les lignes de la figure humaine en les enserrant dans les canons négroïdes. Il s’amusait de toutes les tentatives de simplification des lignes et s’y intéressait pour sa recherche personnelle" (Amedeo Modigliani, Peintures du don Philippe et Blaise Alexandre).

Qu’il s’agisse de ses incroyables sculptures en pierre ou de ses peintures, Modigliani est avant tout un grand portraitiste, mais un portraitiste qui a su à l’instar de ses confrères Matisse ou Picasso se libérer totalement du genre classique du portrait pour exprimer une sensibilité et surtout une rupture. S’inspirant des diverses influences primitives, il se débarrasse du superflu, transcendant le modèle pour mieux le représenter. Le plus bel hommage viendra de son premier admirateur, Paul Alexandre : "Qui sait voir ses portraits de femmes, d’adolescents, d’amis et tous les autres, y trouve l’homme avec sa sensibilité exquise, sa tendresse, sa fierté, sa passion de la vérité, sa pureté" (Modigliani inconnu, p. 67). Le Portrait de Paul Alexandre, 1911-12, avec qui l’artiste a entretenu une relation fraternelle jusqu'à la déclaration de guerre de 1914 (les deux hommes ne devaient plus se revoir après le retour du front d’Alexandre, l’italien s’étant alors associé au jeune marchand Paul Guillaume qu’Alexandre appréciait peu) est le plus puissant d’un point de vue stylistique, le plus radical de la série réalisée par Modigliani pour celui qui sera son premier mécène. Il annonce le portrait du collectionneur Roger Dutilleul, peint en 1919, mais s’inscrit surtout dans la lignée des portraits de protecteurs devenus des icônes de l’art moderne, tels les portraits d’Ambroise Vollard par Cézanne en 1899, de Gertrude Stein par Picasso en 1906, ou plus tard encore celui d’Auguste Pellerin par Matisse en 1916.

Vérane Tasseau

Art Impressionniste et Moderne

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