Nous sommes au tout début du XIIIème siècle. Les Croisades, la grande affaire militaire du Moyen-Age, sont au point mort. En 1187, Jérusalem est tombée, devant les armées de Saladin. Le Roi de France, Philippe Auguste, et son allié, Richard Coeur de Lion, se sont pourtant rendus en Terre Sainte deux ans plus tard pour tenter de reprendre la ville. En vain. Ils sont rentrés bredouille dans leurs royaumes respectifs. 

Le temps des guerres féodales est révolu. Et derrière les murailles de leurs sombres forteresses de pierres, les grands seigneurs du royaume rongent leur frein. Après un siècle de voyages, de batailles, de pillages aussi, leur vie est devenue bien ennuyeuse. 

Aimery VII, Vicomte de Rochechouart (1180-1242), n’échappe pas à la règle. Depuis 100 ans, tous ses aïeux ont connu une existence trépidante. Ils étaient aux côtés de Godefroy de Bouillon lors de la prise de Jérusalem en 1099. Ils ont suivi le Roi de France, Louis VII et sa belle épouse Aliénor d’Aquitaine, en 1147 lors de la 2ème croisade. Les étapes de cette expédition qui devait durer trois ans, les ont menés à Metz, Budapest, Constantinople, Antioche, Jérusalem... Avant de rentrer en Europe par la mer en passant par Palerme et Rome.

rochechoart_1Portrait de Madame de Montespan peint par
H. Gascard (1635 – 1701)

De tout cela, il subsiste quelques souvenirs dispersés sur des dressoirs dans le logis seigneurial du château de Rochechouart et un certain goût pour l’exotisme dont témoigne notamment un lion, venu d’Orient. Il fait la gloire de la ménagerie du Vicomte Aimery VII. Ce lion va devenir le héros d’une des légendes les plus surprenantes de la maison de Rochechouart. 

Aimery VII a épousé une des plus belles femmes de sa province. Elle se nomme Alix et elle est la fille unique du seigneur de Mortemart. Hélas, Alix va susciter la passion folle de l’intendant du château de Rochechouart, passion qu’elle repousse avec force. Hélas encore, l’intendant est un couard. Pour se venger, il dénonce Alix à son époux, l’accusant d’adultère. L’époque n’est pas tendre avec les épouses volages. Aimery condamne la sienne à être enfermée dans la cage du lion jusqu’à ce que mort s’ensuive. 

Heureusement, le lion semble avoir eu plus de jugement que son maître. Il épargne la belle Alix. Furieux et conscient d’avoir été dupé, Aimery remplace son épouse dans la cage par son intendant. Et cette fois, le lion ne s’y trompe pas. Il met le traître en pièces.

Nul ne sait si la légende du lion est authentique. Le mariage d’Aimery VII et d’Alix de Mortemart ne fait en revanche aucun doute. C’est de ce couple, dont l’existence fut sans doute agitée, que descendent les deux branches actuelles de la maison de Rochechouart. Celle des Marquis de Rochechouart et celle des Ducs de Mortemart dont une partie des collections provenant du château du Réveillon est dispersée dans cette vente. 

La première branche, celle des Marquis, conserva jusqu’en 1836 la forteresse de Rochechouart qui dresse toujours ses tours aux confins du Limousin, au confluent de deux rivières, la Graine et la Vayres. La deuxième branche qui nous intéresse plus particulièrement, celle des Ducs, hérite de Mortemart. Ce domaine situé à quelques dizaines de kilomètres au sud de Rochechouart se trouve lui aussi dans le Limousin à la limite du Poitou.

Rares sont les familles de la noblesse française qui peuvent lutter en ancienneté avec les deux branches de cette illustre maison d’extraction chevaleresque, dont Chérin, généalogiste et historien des ordres du Roi sous Louis XV et Louis XVI a dira : « Ils sont plus anciens qu’illustres, quoique grands ». Une phrase les résume : L’antique maison de Rochechouart est l’une des très rares familles de la noblesse française dont les origines connues sont antérieures à la date fatidique de l’an 1000. La seule maison qui les précède dans l’histoire de France est celle des capétiens qui eux passent en origines prouvées, la barrière de l’an 900.

Le premier d’entre eux est Aimery (le prénom se répète sur plus d’une dizaine de générations). Il est sans doute le 4ème fils de Géraud, Vicomte de Limoges, dont les traces se situent en 980. Aimery 1er épouse Eve Taillefer, fille du Comte d’Angoulême, qui lui apporte le domaine de Rochechouart en dot. Par les Vicomtes de Limoges, la famille de Rochechouart pourrait remonter à l’une de ces grandes maison féodales carolingiennes qui régnaient sur de véritables provinces. Mais cette fois, les preuves écrites manquent. 

100 ans plus tard, en 1099, son arrière-petit fils, nommé lui aussi Aimery, 4ème du nom, suit Godefroy de Bouillon dans son extraordinaire expédition destinée à libérer les lieux saints de Jérusalem. Pierre de Guibours (1625-1694) dit le « Père Anselme », célèbre historien du règne de Louis XIV, le cite dans l’un de ses ouvrages. Son fils, Aimery V accompagne Louis VII lors de la 2ème croisade évoquée plus haut. Et il est possible qu’Aimery VI ait participé à l’expédition en Terre Sainte de Philippe Auguste et Richard Coeur de Lion. Grâce à ces trois illustres pèlerins, les armoiries de la maison de Rochechouart sont représentées sur les plafonds peints des salles des Croisades, créées au château de Versailles, à la demande de Louis-Philippe au milieu du XIXème siècle. 

Il est temps d’ailleurs d’évoquer ces fameuses armoiries : « Fascé, ondé d’argent et de gueules de six pièces ». Un écu extrêmement simple composé de vagues blanches et rouges, comme en portent seules les familles les plus antiques. Il est traditionnellement accompagné de la célèbre devise : « Ante Mare Undae » ou « Avant la Mer, les Ondes ». Elle est généralement interprétée ainsi : « Avant que Dieu créa le Monde, Rochechouart portait les Ondes ». Une référence explicite à l’ancienneté de la famille.

rochechoart_2Vue du Château du Réveillon vers 1920

Et nous voici revenu à Aimery VII et à la belle Alix de Mortemart. Leurs deux petit-fils, Aimery IX, Vicomte de Rochechouart (1245-1284) et Guillaume 1er, Seigneur de Mortemart, fonderont les deux lignées de cette maison aujourd’hui subsistantes. Occupons-nous de la seconde, celle des seigneurs de Mortemart qui deviendront Ducs au XVIIème siècle et fera un certain bruit dans l’histoire de France. 

Ils sont présents lors de toutes les étapes de l’histoire de notre pays. La Guerre de 100 ans, qui opposera durant des décennies les capétiens aux Plantagenet d’Angleterre, les voit se ranger résolument aux côtés des monarques français. Jean de Rochechouart de Mortemart est fait prisonnier par les anglais à Azincourt, la célèbre bataille qui vit l’anéantissement quasi total de la chevalerie française. Son petit-fils, prénommé lui aussi Jean, fut chambellan du Roi Charles VIII (1470-1478). René de Rochechouart de Mortemart est l’un des premiers à recevoir le collier de l’ordre du Saint Esprit, la plus illustre décoration française créée par Henri III en 1578. Mais c’est Gabriel (1600-1675), son petit-fils, qui va apporter à la maison de Mortemart sa plus grande gloire et ses plus grands honneurs. 

Familier du Roi Louis XIII avec lequel il a partagé son enfance - à un an près ils sont exactement contemporains- Gabriel est l’un des courtisans les plus subtils du XVIIème siècle. A 30 ans, il est nommé premier gentilhomme de la chambre du Roi et reçoit une pension de 6000 livres. Il réussit l’exploit de se maintenir dans la faveur de Louis XIII tout en obtenant la confiance de son redoutable premier ministre, le Cardinal de Richelieu et en restant un proche de la reine Anne d’Autriche, que Richelieu et Louis XIII détestent. 

Devenue régente du royaume durant la minorité de son fils Louis XIV, la Reine Anne d’Autriche offre à Gabriel, en 1650, le plus grand honneur de la monarchie française, le titre de Duc et Pair du royaume avec l’appellation honorifique de « cousin du roi ». Désormais, le Duc de Mortemart est l’un des premiers seigneurs du royaume et son épouse a le droit de s’asseoir devant la reine. 

Par un hasard extraordinaire, cette faveur de Gabriel n’est rien à côté de celle que se partageront ses enfants, à la cour du Roi Louis XIV. Des enfants, Gabriel et son épouse, Diane de Grandseigne, en auront quatre : Gabrielle, future Marquise de Thianges (1633-1693), Louis-Victor, Prince de Tonnay Charente, Duc de Vivonne, et futur Duc de Mortemart (1638-1688), Marie-Madeleine qui choisit d’entrer dans les ordres et deviendra abbesse de Fontevraud (1645-1704), et l’illustre et superbe Françoise Athénaïs, Marquise de Montespan (1640-1707). 

Le nom de cette dernière est cité par tous les mémorialistes et les historiens du XVIIème siècle. Elle fut, en effet, durant près de quinze ans, la favorite du roi-Soleil à qui elle donnera sept enfants. Le dernier d’entre eux, Alexandre, Comte de Toulouse sera l’arrière-grand-père de Louise Marie Adélaïde de Bourbon Penthièvre (1753-1821), la plus riche héritière du XVIIIème siècle. Epouse du Duc d’Orléans, futur Philippe Egalité, elle sera la mère du Roi Louis-Philippe. Grâce à cette parenté les Ducs de Mortemart cousinent avec la plus grande partie des familles royales catholiques subsistantes aujourd’hui.

rochechoart_3Portrait de la Duchesse d’Uzès, vers 1925

Le Duc de Saint Simon, qui a souvent la plume acerbe, décrit ainsi Madame de Montespan dans ses célèbres mémoires : « Belle comme le jour jusqu’au dernier moment de sa vie, sans être malade et croyant toujours l’être et aller mourir. Cette inquiétude l’entretenait dans le goût des voyages, et dans ses voyages, elle menait toujours sept ou huit personnes de compagnie. Elle en fut toujours de la meilleure, avec des grâces qui faisaient passer ses hauteurs et qui leur étaient adaptées. Il n’était pas possible d’avoir plus d’esprit, de fine politesse, des expressions singulières, une finesse, une justesse naturelle qui lui formait comme un langage particulier, mais qui était délicieux et qu’elle communiquait si bien par l’habitude, que ses nièces, et des personnes assidues auprès d’elle, ses femmes, celles que, sans l’avoir été, elle avait élevé chez elle, le prenait toujours, et qu’on le sent et on le reconnait encore aujourd’hui dans le peu de personnes qui en restent ; C’était le langage de sa famille, de son frère et de ses soeurs. »

A la cour de France, les Mortemart forment en effet une étonnante galaxie qui se partage les faveurs du roi. Louis XIV, ne peut se passer de leur esprit étincelant. Le même Saint Simon rapporte au sujet de Louis-Victor un témoignage tout aussi élogieux que celui qu’il a offert à sa soeur Athénaïs : « C’était l’homme le plus naturellement plaisant, et avec le plus d’esprit et de sel et le plus continuellement, dont j’ai ouï faire au feu roi cent contes meilleurs les uns que les autres qu’il se plaisait à raconter...  »

Il est vrai que Louis XIV est assez peu cultivé contrairement à ce que l’on croit généralement. Selon Voltaire il aurait un jour demandé à Louis Victor : « Mais, à quoi sert de lire ? » Bon vivant et d’un embonpoint assez formidable, le frère de Madame de Montespan aurait répondu : « Sire, les livres font à mon esprit ce que vos perdrix font à mes joues ».

Après Louis-Victor qui sera le 2ème Duc de Mortemart, la famille semble s’être un peu assagie. Il est vrai qu’il était difficile d’aller plus haut. Toutes les alliances du XVIIIème et du XIXème siècle sont illustres. L’arbre généalogique des Mortemart rassemble les noms de Brissac, La Rochefoucauld, Montmorency et même Borghèse. En 1832, Henri de Rochechouart de Mortemart (1806-1885) épouse Maria Luisa Borghèse fille de Francesco Borghèse, Prince Aldobrandini. Détail amusant, le frère aîné de Francesco, Camillo a épousé Pauline Bonaparte, la soeur de Napoléon 1er. Ce qui n’a pas empêché les deux frères qui possèdent l’un des plus beaux palais de Rome d’être de farouches partisans des idée révolutionnaires françaises. Du moins dans leur jeunesse. Le souvenir de cette alliance avec une des plus glorieuses maisons de la Noblesse Noire romaine (la noblesse du Pape) est perpétué dans cette vente par un très élégant escalier de bibliothèque en acajou et bronze doré provenant des Princes Aldobrandini. 

Le fils de d’Henri et de Maria Luisa, François Marie Victurnien, deviendra le 12ème Duc de Mortemart, à la mort de son cousin, René, le 27 avril 1893. Il le demeurera moins d’un mois puisqu’il meurt le 22 mai de la même année, transmettant le duché à son fils : Arthur, 13ème Duc (1856-1926). Henri a lui aussi fait une très belle alliance.  En 1854 il a épousé Virginie de Sainte Aldegonde qui est l’arrière-petite-fille d’une héroïne de la révolution française : la Duchesse de Tourzel, gouvernante des enfants de Louis XVI et Marie Antoinette. Incarcérée à la prison de la Force après la prise des Tuileries en 1792, elle passe en jugement devant une horde de sans-culottes assoiffés de sang lors des tristement célèbres massacres de septembre. Alors que la plupart des personnes qui l’entourent, notamment la Princesse de Lamballe, sont lynchées par la foule, madame de Tourzel force le respect du tribunal par sa dignité. Elle est l’une des très rares à échapper à la mort. 

Avec le 13ème Duc, Arthur, ou plutôt avec son épouse, Hélène d’Hunolstein (1859-1904), le château du Réveillon dont une partie du mobilier est aujourd’hui dispersée, entre dans le patrimoine de la maison de Mortemart. En cette fin de XIXème siècle la maison de Mortemart connaît une autre illustration, une autre femme dont le nom deviendra presque aussi célèbre que celui de la Marquise de Montespan, mais pour de toutes autres raisons. Anne de Rochechouart de Mortemart, Duchesse d’Uzès (1847-1933) sera l’une des femmes les plus célèbres de son temps. Arrière-petite-fille de la Veuve Cliquot, elle est l’une des plus riches héritières de France. Ardente militante monarchiste, elle consacre plus de trois millions de francs or à la cause du général Boulanger dont elle espère qu’il rétablira la monarchie. Sculpteur sous le nom d’artiste de Manuela, elle est aussi l’une des premières féministes du début du XXème siècle. Plutôt conservatrice, elle n’en nouera pas moins une amitié étrange avec la Vierge Rouge des Communards, Louise Michel, qu’elle soutiendra de ses deniers et de son amitié dans ses oeuvres charitables en faveur des pauvres de Paris. Elle sera aussi l’une des premières femmes de France à obtenir son permis de conduire. 

La Première Guerre Mondiale coûtera la vie au fils du 13ème Duc. François de Rochechouart de Mortemart, Prince de Tonnay Charentes, sous-lieutenant d’aviation, tombera au champs d’honneur le 16 mars 1918, à l’âge de 36 ans. Il est l’arrière-grand-père, de Charles Emmanuel, 16ème Duc de Mortemart, actuel chef de nom et d’armes. L’épopée millénaire de cette famille se poursuit, aujourd’hui encore. Tout comme se poursuivent ses liens avec ses racines ancestrales, notamment au château de Mortemart qui reste l’une de ses propriétés principales.


Collections des Ducs de Mortemart Château du Réveillon

11 February 2015 | Paris