Lot 79
  • 79

Céline, Louis-Ferdinand

Estimate
25,000 - 35,000 EUR
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Description

  • Céline, Louis-Ferdinand
  • Ensemble inédit de 20 lettres autographes signées à son ami le docteur Auguste Bécart. [1947-1950.]
  • ink on paper
57 p. grand in-4 (338 x 208 mm ou 289 x 223 mm), à l’encre grise ou bleue. Signées "LFC", "LF Céline", "Ton Ferdinand" ou "Louis-Ferdinand Céline". Datées simplement du numéro du jour, sauf 2 lettres sans date et 2 lettres où figure le mois : "1er juin" et le "17-4".
Pliures ou déchirures minimes, et 2 lettres tachées avec encre passée par endroit.

Correspondance totalement inédite pendant son exil au Danemark.



Une redécouverte. Les spécialistes savaient que Céline et Auguste Bécart (1896-1954) avaient entretenu une correspondance durant la période danoise (voir notice du Dictionnaire de la correspondance), mais, à part deux lettres publiées dans la Correspondance (n° 38-12 et 38-14), ces lettres étaient encore inconnues. Elles éclairent d'une manière nouvelle la défense après-guerre de l’écrivain et sa vie durant ses années d'exil.



Une connaissance de longue date. Docteur en médecine depuis 1923, spécialisé en hématologie, Auguste Bécart est ami de Céline. Sous l’Occupation, Bécart organise des dîners mondains à son domicile parisien avec des personnalités de la collaboration au cours desquels Céline fait la connaissance de Marcel Déat et de Jacques Doriot. Il est membre du Parti Populaire Français et du Cercle Européen, club collaborationniste chic aux Champs-Elysées où Céline est quelquefois invité. Ils participent tous les deux à un voyage de médecins à Berlin en mars 1942. Compromis lors de la Libération, Bécart est arrêté le 11 octobre 1944 avant d’être acquitté le 21 décembre 1945. En cavale, Céline ne lui écrit pas "pour ne pas le compromettre", ainsi qu'il le dit à Marie Canavaggia le 1er avril 1947 (Lettres, p. 872), mais, lorsqu’il est lui-même menacé, il n’hésite pas à donner le nom et l'adresse de son ami dans les "Réponses aux accusations" qu'il formule depuis sa prison de Copenhague le 6 novembre 1946, et dans lesquelles il récuse avoir eu un rôle officiel au sein du Cercle Européen.



La solitude de l’exil. Ne supportant ni les conditions de détention qui nuisent à sa santé, ni d’être coupé de ses amis, Céline reprend contact avec Bécart. Transféré le 25 février 1947 depuis la prison de Vestre Fængsel au Rigshospital où il bénéficie d’une liberté surveillée, en attente d’un procès à l’instruction difficile du fait de sa situation d’exil, Céline espère le soutien de son ami français contre les "tueurs" de l’épuration. Libéré sur parole le 24 juin 1947, il lui reste une année à vivre à Copenhague, et trois années à Klarskovgaard, près de Kørsør, hébergé par son avocat Mikkelsen. Poursuivi pour “intelligence avec l'ennemi” et “trahison”, et pour “actes de nature à nuire à la défense nationale”, seul le second chef d’accusation est retenu quand il est condamné le 21 février 1950. Il rentrera à Nice le 1er juillet 1951. Dans les lettres de cette période, à son ami acquitté qui vit à Paris, s’exprime avec force l’idée que “ses conditions de vie aggravées et le temps qui passent le remplissent d’autant plus d’un sentiment d’injustice qu’il est toujours aussi étranger à l’idée de torts qu’il pourrait avoir” (H. Godard, Céline, p. 443).



La révolte de l’écrivain. Vers la fin de sa période de détention, c’est parfois au médecin qu’il demande des services et des conseils. En avril 1947, il se plaint d’une méningite, de rhumatismes, de ne plus tenir debout, le questionne sur le traitement des ténias, et le remercie pour sa sonde. Le mois suivant, il exprime une rancœur, parfois personnelle à l’encontre de Bécart : “Ta lettre me dégoûte. Une fosse nous sépare. Pas facilement franchissable. Entre toi et moi il y a 17 mois de réclusion que je me suis envoyé à votre santé à tous et dont je suis en morceaux.” Sans exprimer le moindre regret sur ses prises de position, il s’estime victime d’un acharnement, alors qu’il serait resté dans son bon droit : “J’ai toujours trouvé la collaboration grotesque et catastrophique. Je ne me suis jamais gêné pour le hurler et publiquement et en tous lieux et tu le sais mieux que personne. Pourquoi suis-je le seul écrivain en tôle ? Je suis un écrivain français pas journaliste. Pourquoi Montherlant est-il en France et libre comme l’air ? […] Traître moi ? Super patriote, janséniste du patriotisme ! Trop patriote…" Il oscille entre rage délirante et révolte : “engagé de 2 guerres et pas pour rire et 54 années d’âge -- français mille fois de fond et forme comme le trou du cul, comme n’importe qui d’ailleurs… ! […] Comme c’est commode de me bazarder en Bastille ou dans l’Hudson ! Pourquoi pas me faire assassiner comme Denoël ? Il est un peu tard bien sûr !



Rage célinienne. Depuis sa cellule, Céline tente d'agiter ses amis comme il le peut, mais les conseils que lui prodigue le docteur ne le satisfont pas. Le 1er juin 1947, il apparait très remonté et vitupère sur neuf pages : “C’est Céline ! c’est Céline ! c’est lui le bouc ! c’est lui qui pue ! Attendez mes anges ! Je vais descendre bientôt remettre les choses au point. A présent c’est marre ! C’est moi qui attaque. En patriote. En victime de toutes vos lâchetés, vos avarices, vos mensonges, vos chiassures. Je vous fais tous basculer et je déclenche la plus belle bombe atomique juridique de toute cette chiure épuratrice !” Céline tonne contre l’ambassadeur qui tente de le faire extrader depuis deux ans alors qu’il est passé par Vichy : Guy de Girard de Charbonnières, dont il fera d’ailleurs un personnage de guignol dans sa Féérie pour une autre fois : "Il est temps de vous ressaisir pour ce qui me concerne vous, vos avocats, vos journalistes, vos enculeurs et vos enculés, vos journaleux, vos pognons jolis. Sautez dans les ministères, échinez-vous pour me faire sortir de l’article 75 ! Et vinaigre ! Et faire taire la gueule du Vichyssois Charbonnière.” En creux, dans le flux d’insultes et de rage, se construit la ligne de défense de Céline. Il y a toujours plus antisémite que lui : “La question juive ? Rigolard ! Qu’on s’adresse aux arabes de Palestine ! voilà des antisémites ! pas moi ! La question juive n’existe pas ! Ce n’est pas moi qui déculotte et fouette publiquement les majors britanniques !!



L’insulte prend un tour parfois amical et affectueux avec Bécart, quand il lui adresse un "Salut belle ordure !" Céline s’amuse à rappeler à son ami ses nombreux engagements dans les partis collaborationnistes : "Enfin toi tu dois être à l’avant-garde du mouvement néo-franciste comme je te connais, et 18 cartes en poches ! Tous les partis ! Tu me plais guignol !" Il est amer envers ces médecins dont Bécart fait partie, ou ces écrivains, qui auraient été bien pires que lui mais qui ne vivent pas le même enfer. L’expression de sa sympathie pour Bécart masque aussi un certain mépris qu’il exprime dans d’autres correspondances quand il parle de son caractère enfantin ou de sa "petite coconnerie" (Lettres à Alexandre Gentil, p. 116).



Mélancolie et pessimisme. Le pessimisme de Céline, déjà animé par la peur d’être assassiné ou emprisonné, se teinte d’ennui et de solitude. En 1948, isolé dans une maison que lui a prêté son avocat à la campagne, Céline commence par demander des nouvelles avant de glisser dans des souvenirs amusés, puis de s’imaginer à Fresnes avec ses amis et de commenter : "On a les joies qu’on peut. Celles que le monde & les amis me laissent. Au loin de cet océan glacial -- sans eau -- sans lumière, sans feu..." L’hiver suivant, apprenant le décès du docteur Gentil, sa mélancolie remplace complètement sa rage du début de l’exil : "Ah, tout dans cette séparation devient insupportable, on est en loque, déjà et le temps, chaque jour vous écorche". Depuis son lieu de retraite, Céline tire sa "morale", par exemple en citant Vauvenargues qu’il a lu en prison, ou en pratiquant lui-même la maxime : "Ce monde est devenu une machine à supplices remontée par des abrutis…"



L’amitié dans l’amoralité. Les lettres de 1949 et de 1950 rappellent que c’est pourtant bien dans l’amoralité que l’amitié de Céline et de Bécart semble s’être liée. Amoralité politique d’abord, et Céline utilise un langage codé dans une lettre du printemps 1950 pour désigner leurs amis communs : "Que deviennent nos chers Clouettes [Claouet], le vaillant Martiny !! Valby [Valmy] tout résistant ? Et cent autres P.P.F.R.F.R.N.P.M.Q ? N.S.K.K L.V.F.G.P.V.P.C.V.G.G.T". Les deux amis ont certainement partagé leurs frasques dans les années passées. Céline demande à son ami : “Qu’est devenue Violette ? Toujours aussi pétasse ? Elle avait un beau cul ! Je pense à son cul. Tu n’en faisais rien bien sûr. Elle doit être à l’heure actuelle pleine de pertes et de vergetures. C’est dommage. Tu es égoïste.” Certaines anecdotes reviennent sous la plume de Céline de manière obsessionnelle : la femme de Bécart qu’il aime beaucoup, les tapis de leur ami chirurgien Soupault, les fois où il chantait (faux) "Sauvez sauvez la France". De sa propre fureur, de son pessimisme et de son amoralité, Céline ne cesse de s’amuser, par exemple toujours dans cette lettre de 1950, qu’il signe "De plus en plus vache, Ton Ferdinand".



En 1950, Bécart fondera avec Valby et le célèbre Curnonsky la Confrérie de la Chaîne des Rôtisseurs. En 1954, à la mort de son ami amateur d'orgies sexuelles, Céline s'exclamera : "Dieu sait s'il a vécu intensément !" (Dictionnaire..., p. 78).



Références : Dictionnaire de la correspondance de Louis-Ferdinand Céline, sous la dir. de G. Richard, É. Mazet et J.-P. Louis, Le Lérot, I, p. 77-78. -- H. Godard, Céline, Gallimard, 2011, p. 370- 439. -- L.-F. Céline, Lettres à Alexandre Gentil (1940-1948), Le Lérot, éd. d’O. Cariguel, p. 7-22. -- L.-F. Céline, Lettres, Pléiade, 2009.

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