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Details & Cataloguing

Arts d'Afrique et d'Océanie

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Paris

Tête, Fang, Gabon
FANG HEAD, GABON

Provenance

Collection Paul Guillaume (1891-1934), Paris, ca. 1930, n° 394 de l’ Album de Paul Guillaume
Collection René et Jane Gaffé (1887-1968), Bruxelles / Cagnes-sur-Mer, avant 1952
Artus Associés, Calmels Cohen et Christie’s, Paris, Collection René Gaffé, 8 décembre 2001, n° 14
Collection privée, New York, acquis lors de cette vente

Exhibited

New York, Durand-Ruel Galleries, André Derain Paintings and Early African Heads and Statues from the Gabon Pahouin Tribe, 15 février – 10 mars 1933
Chicago, The Arts Club of Chicago, Early African Heads and Statues from the Pahouin Tribe, Organized and Loaned by Mr Paul Guillaume, 31 mars – 19 avril 1933
New York, Museum of Modern Art, African Negro Art, 18 mars – 9 mai 1935 / Manchester, Currier Museum of Art, 10 juin – 8 juillet 1935 / San Francisco, San Francisco Museum of Art, 23 juillet – 2 septembre 1935

Photographié lors de l'exposition André Derain Paintings and Early African Heads and Statues from the Gabon Pahouin Tribe à la Durand-Ruel Galleries en mars 1933, reproduit dans  Kellermann, André Derain. Catalogue raisonné de l'oeuvre peint, 1992, Tome I, p. 72 et dans Rech et de Grunne, Imaginary Ancestors, 2017, p. 15,16,17 et 19

Photographié par Soichi Sunami lors de l'installation de l'exposition au MoMA en 1935

Literature

The Arts Club of Chicago, Early African Heads and Statues from the Pahouin Tribe, mars 1933 (listé)
Sweeney, African Negro Art, 1935, n° 364 (listé)

Catalogue Note

« Je suis un révolutionnaire ». Paul Guillaume (interview, Paris-Midi, 14 octobre 1930, p. 2)

L’œuvre engagée du collectionneur et marchand Paul Guillaume (1891-1934) bouleversa, au début du XXe siècle, le regard sur les arts lointains. A travers ses écrits – dont l’emblématique Premier album de sculptures nègres co-écrit avec Guillaume Apollinaire en 1917 – et les multiples expositions qu’il organisa à Paris ou sur la scène internationale, il orchestra la mue de leur perception, de l’exotisme au classicisme. Jusqu’alors, ces artefacts avaient servi tout autant d’illustrations aux théories ethnographiques que de nouvelles solutions formelles aux artistes de l’avant-garde, « découvreurs » de l’art nègre à l’orée du XXe siècle. Paul Guillaume imposa de les observer « du point de vue de l’art » (Les arts à Paris, n° 5, 1919), d’appréhender l’essence de leurs anciennes traditions artistiques et d’évaluer individuellement les œuvres à l’aune de leurs qualités esthétiques.

Si le champ stylistique des œuvres célébrées par Paul Guillaume reflétait l’approvisionnement du marché parisien (essentiellement les arts de la Côte d’Ivoire et du Gabon), les têtes de reliquaire Fang - alors appelés Pahouins - en constituaient à ses yeux l’acmé. En 1929, la version française de Primitive Negro Sculpture a pour couverture la tête Fang baptisée « The Great Byeri », icône de la collection de Paul Guillaume. En février 1933, il organise à New York, aux Durand-Ruel Galleries, la première exposition mettant en regard l’œuvre peinte d’un artiste contemporain – André Derain – avec, pour unique tradition sculpturale d’Afrique, celle des Fang. L’exposition new-yorkaise André Derain Paintings and Early African Heads and Statues from the Gabon Pahouin Tribe se transforme la même année, à Chicago, en Early African Heads and Statues from the Pahouin Tribe (The Arts Club of Chicago, 31 mars – 19 avril). La tentation monographique devient un manifeste. Paul Guillaume y proclame, à travers vingt œuvres de sa collection, le génie du « plus remarquable atelier d’art du continent africain [dont les œuvres ici présentées ] sont estimées remonter au XIVe-XVe siècle » (introduction au feuillet de l’exposition, 1933). En individualisant la richesse, l’éclat et l’ancienneté d’un style, Paul Guillaume fait entrer le « génie plastique » africain, indépendamment de son rôle fertilisateur de l’art moderne, dans l’histoire universelle de l’art.

Paul Guillaume posséda l’ensemble le plus exceptionnel de têtes de reliquaire Fang. Outre « The Great Byeri », alors prêté pour l’exposition Primitive African Scupture (Lefevre Galleries, Londres) ou encore la « Tête Brummer », cédée très tôt à son illustre confrère, elles constituaient près de la moitié (soit huit œuvres) des envois de 1933 à New York puis à Chicago. Mises en exergue dans le titre de l’exposition, elles en sont la vedette. Dans la mise en scène savamment orchéstrée par Paul Guillaume et immortalisée par plusieurs clichés (archives Durand-Ruel, Paris), notre tête trône au centre de la table servant de principal piedestal aux sculptures. Sujet de l’une des rares photographies individuelles de l’"Album" Paul Guillaume et portant un numéro (394) très antérieur aux autres œuvres exposées, il est très vraisemblable qu’elle entra dès la fin des années 1920 dans sa collection. Lorsqu’à l’automne 1934, James J. Sweeney qui venait de se voir confier le commissariat de l’exposition African Negro Art (MoMA, 1935), se rend en Europe pour opérer avec Charles Ratton la sélection des œuvres, Paul Guillaume vient de mourir. Cette tête s’inscrit dans le prodigieux ensemble de dix sculptures Fang (sur les vingt-sept sélectionnées à travers le monde) qu’ils empruntèrent à sa veuve Domenica. Au « révolutionnaire » qui contribua magistralement à leur reconnaissance, la mention « The Paul Guillaume Coll. » inscrite au catalogue, rendait le premier hommage.  

« Ngongol : les yeux sont ébahis [et] le cœur touché jusqu’à la mélancolie »

Jusqu’au début du XXe siècle, le byeri, culte rendu par les Fang aux ancêtres familiaux, était accompagné d’images sculptées, représentations symboliques des défunts sous la forme de statues en pied (eyema byeri : « l’image de l’ancêtre familial »), mais aussi de têtes seules, appelées añgokh-nlô-byeri (« la tête entière de l’ancêtre byeri »). Uniquement connues chez les Fang du Sud (Fang Betsi) des régions de l'Estuaire du Gabon et des vallées principales de Ogooué, entre Libreville et Lambaréné, ces têtes sculptées arrivèrent en Europe parmi les premiers témoins de l’art Fang. Célébrées depuis leur découverte, elles en constituent aujourd’hui, dans les collections occidentales, les témoins les plus rares (cf. Perrois, « Les Fang », Les forêts natales. Arts d’Afrique équatoriale atlantique, 2017, p. 64-77).

Si les recherches menées par Louis Perrois démontrent que les têtes cohabitaient depuis bien avant le XIXe siècle avec les statues en pied, leur corpus comparativement très restreint témoigne d’un statut privilégié. Dans la pensée Fang, la tête est le signe de la vitalité et de la puissance sociale. Le rôle essentiel des crânes (ekokwe nlo) dans les rites du byeri autorise l’hypothèse d’une représentation originelle évoquant la tête du défunt – iconographie qui se serait ensuite diversifiée avec des images en pied. Contrairement à ces dernières, qui étaient dévoilées lors des rites d’initiation, les têtes añgokh-nlô-byeri demeuraient individuellement cachées dans la chambre du chef de lignage, où elles étaient précieusement conservées.

Cette tête illustre la prodigieuse qualité sculpturale qui qualifie le corpus, née d’une maturation séculaire. Sa prégnance s’affirme tant dans la monumentalité de l’impact visuel que dans la sensibilité du visage aux traits légers et resserrés, dont la face en cœur subtilement inclinée est mise en valeur par l’ample rayonnement du front. Le sculpteur a magnifié son sujet par le rehaut soulignant la base du cou, et par l’imposante coiffe à tresses (ékuma) surmontée d’un rare chignon cupulaire et délicatement ornée de motifs géométriques linéaires. Les marques profondes laissées par d’innombrables prélèvements rituels et la patine suintante due aux onctions d'huile de palme et de poudre rouge de ba, attestent de son usage cultuel perpétué de génération en génération. Sa singulière présence touche à l’essence du sentiment esthétique, participant de son efficacité : « Quand ils ne peuvent plus rien dire pour exprimer le maximum de beauté, [les Fang] disent « Ngongol ! » ce qui, en temps ordinaire, signifie la pitié, la miséricorde, la tristesse et ici exprimerait non seulement que les yeux sont ébahis, mais que le cœur est touché jusqu’à la mélancolie » (Grébert, Au Gabon, 1922 ;1948, p. 89).

C’est, selon toute vraisemblance, Charles Ratton qui obtint de Domenica Guillaume qu’elle lui confia certains des chefs-d’œuvre exposés au MoMA en 1935. « The Great Byeri » entra dans la collection de Jacob Epstein. Cette tête et deux autres sculptures Fang furent acquises par le collectionneur, critique d’art et homme d’affaires, René Gaffé. Il ne fait aucun doute que ce grand bibliophile, ami des Surréalistes et des cercles de l’avant-garde, l’avait autrefois admirée chez Paul Guillaume. Pas plus que c’est elle qu’il évoque lorsqu’il écrit, à propos de l’art Fang, « la vraie beauté, sans perfection [..] qui m’émerveille et me rend muet » (Gaffé, En parlant peinture, 1960, p. 129-130).

"I am a revolutionary" Paul Guillaume (interview, Paris-Midi, 0ctober 14th, 1930 : 2).

In the early 20th century, the diligent work of collector and art dealer Paul Guillaume (1891-1934) completely changed the way non European art was viewed. Through his writings - including the iconic Premier album de sculptures nègres, co-written with Guillaume Apollinaire in 1917 - and the many exhibitions he organized in Paris and on the international scene, he orchestrated a shift in the public perception of these arts, from exoticism to classicism. Until that time, artifacts had served as illustrations for ethnographic theories as well as new formal solutions for avant-garde artists, the "discoverers" of Negro art at the dawn of the 20th century. Paul Guillaume invited people to see them "from an artistic perspective" (Les arts à Paris, n° 5, 1919), to grasp the essence of their ancient artistic traditions and individually evaluate the works according to their aesthetic qualities.

Although the stylistic field of the pieces celebrated by Paul Guillaume reflected the supply of the Parisian market at the time (mostly art from Côte d’Ivoire and Gabon), Fang reliquary heads - then known as Pahouin - were, according to him, their epitome. In 1929, the French version of Primitive Negro Sculpture bore on its front cover a reproduction of a Fang head known as "The Great Byeri" an icon of the Paul Guillaume collection. In February 1933, he organized the first exhibition comparing the paintings of a contemporary artist, André Derain, with one sole African sculptural tradition, that of the Fang in New York, at the Durand-Ruel Galleries,. The New York exhibition André Derain Paintings and Early African Heads and Statues from the Gabon Pahouin Tribe turned into the Early African Heads and Statues from the Pahouin Tribe exhibition during the same year in Chicago. (The Arts Club of Chicago, 31 March – 19 April). The monographic presentation became a manifesto. Paul Guillaume proclaimed the genius of the "most remarkable art workshop of the African continent [the works of which are presented here via a selection of twenty pieces from his collection] thought to date back to the 14th and 15th century.” (introduction to the exhibition leaflet, 1933). By individualizing the richness, brilliance, and antiquity of a particular style, Paul Guillaume introduced the notion of African "artistic genius" as separate from its fertilizing role for modern art, and into the universal history of art.

Paul Guillaume owned one of the most prestigious collection of Fang reliquary heads. Aside from “The Great Byeri”, at that time on loan for the Primitive African Scupture exhibition (Lefevre Galleries, London) or the “Brummer head”, sold very early on to his Parisian colleague, the eight works of art represented nearly half of the 1933 loans to New York and Chicago. Highlighted in the title of the exhibition, they were the star. In the expertly orchestrated scenography by Paul Guillaume, immortalized in vintage photographs (Durand-Ruel archives, Paris), our head sits at the center of the table serving as the main pedestal for the sculptures. The subject of one of the few individual photographs of the Album Paul Guillaume and bearing a much earlier number (394) than the other works on display, it is very likely that it entered the collection in the late 1920s. In the fall of 1934, when James J. Sweeney, who had just been appointed curator of the African Negro Art exhibition (MoMA, 1935), went to Europe to work with Charles Ratton on the selection of works, Paul Guillaume had just died. This head is part of the incredible ensemble of ten Fang sculptures (out of the twenty-seven selected throughout the world) that they borrowed from his widow Domenica. The first tribute to the "revolutionary" who contributed to their recognition came in the form of the words "The Paul Guillaume Coll." written in the catalogue.  

"Ngongol: the eyes are amazed [and] the heart touched to the point of melancholy"

Until the early 20th century, the byeri, a Fang cult of family ancestors, was accompanied by carved images, symbolic representations of the deceased in the form of standing figures (eyema byeri: "the image of the family ancestor"), but also of single heads, called añgokh-nlô-byeri ("full head of the ancestor"). Only known in the Southern Fang (Fang Betsi) regions of the Estuary of Gabon and the main valleys of the Ogowe, between Libreville and Lambarene, these sculpted heads arrived in Europe as part of the first specimens of Fang art. Celebrated since their discovery, they are today, within Western collections, among the rarest specimens of the style (cf. Perrois, “Les Fang”, Les forêts natales. Arts d’Afrique équatoriale atlantique, 2017, p. 64-77).

Although the research conducted by Louis Perrois shows that Fang heads had coexisted well before the nineteenth century with standing figures, their relatively small corpus reflects a privileged status. In the Fang thought system, the head is the sign of vitality and social power. The essential role of skulls (ekokwe) in the rituals of the byeri highly suggests that there would have been an original representation evoking the head of the deceased, iconography which would then have been diversified with standing images. In contrast to the latter, which were unveiled during the initiation rituals, the añgokh-nlô-byeri heads remained individually hidden in the lineage chief's room, where they were lovingly preserved.

This head illustrates the prodigious sculptural quality that qualifies the corpus, born of a secular maturation. Its ascendancy asserts itself both in the monumentality of the visual impact and in the sensitivity of the face with its light and concentrated features, the gently inclined heart-shaped face highlighted by the broad expanse of the forehead. The sculptor has magnified his subject by elevating the base of the neck, while the imposing braided coiffure (ekuma) is surmounted by a rare cupular chignon and delicately adorned with linear geometric patterns. The deep marks left by innumerable ritual samplings and its oozing patina resulting from anointings of palm oil and red powder with which it was honored, attest to its ritual use perpetuated from generation to generation. Its unique presence exhibits the essence of aesthetic sentiment, adding to its impact: "When they can not find the words to express the maximum of beauty, the [Fang] say "Ngongol!”, which would normally mean pity, mercy, sadness, but, in this instance, would express not only that the eyes are amazed, but that the heart is touched to the point of melancholy" (Grébert, Au Gabon, 1922 ;1948, p. 89).

In all likelihood, it was Charles Ratton who convinced Domenica Guillaume to entrust him with some of the masterpieces exhibited at the MoMA in 1935. "The Great Byeri" entered the Jacob Epstein collection. This head and two other Fang sculptures were acquired by collector, art critic and businessman, René Gaffé. There is no doubt that this great bibliophile, a friend of the Surrealists and avant-garde circles, had once admired it at Paul Guillaume's house and moreover that it is the one he refers to when he writes about Fang art, that "true beauty, without perfection [...] that amazes me and renders me speechless” (Gaffé, En parlant peinture, 1960, p. 129-130).

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