Lot 164
  • 164

Proust, Marcel

Estimate
15,000 - 20,000 EUR
Sold
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Description

  • Proust, Marcel
  • Lettre autographe signée à Reynaldo Hahn. [Probablement 8 juillet 1896.]
  • ink on paper
6 p. sur 3 feuillets in-8 (205 x 108 mm), le premier sur papier vergé et les 2 autres feuillets sur vélin. Signé "Marcel".

Longue lettre à l'écriture très dense.



"Vous êtes vraiment la personne qu’avec maman j’aime le mieux au monde".



Reynaldo Hahn est parti pour Hambourg chez l'une de ses sœurs et en reviendra le 16 juillet 1896. Proust est heureux pour lui et lui conseille de rester le plus longtemps possible"Je ne suis pas comme les Lemaire hostile à tous les endroits où nous ne pouvons pas être ensemble [dans Du côté de chez Swann, telle sera bien l'attitude des Verdurin] je vous jure que si les rares instants où j'ai envie de prendre le train pour vous voir tout de suite se rapprochaient et devenaient intolérables je vous demanderais de venir ou que vous reveniez. Mais cette hypothèse est tout à fait invraisemblable. Restez là-bas tant que vous y serez bien. De temps en temps seulement mettez-moi dans vos lettres, rien de mosch, pas vu de mosch [homosexuel, dans leur langage] parce que bien que ce soit sous-entendu par vous, je serai plus content que vous le disiez quelque foi. […] Seulement je serai bien content aussi, ah! mon cher petit, bien bien content quand je pourrai vous embrasser, vous vraiment la personne qu'avec Maman j'aime le mieux au monde".
Il lui fait alors part de ses projets : il sera peut-être à Paris à son retour ou à Versailles avec sa mère, puis fin août il ira "passer un mois ou un peu plus à la mer […] Cabourg par exemple". Proust pourra ensuite le rejoindre avec ou sans sa mère : "D'ailleurs elle ne veut passer qu'un mois avec moi voulant le reste du temps que je me "distraie"." Il lui propose de le retrouver à Bex ou en Suisse. "Et puis si nous ne pouvons pas nous voir du tout nous penserons l'un à l'autre".
Proust lui donne alors des nouvelles des Lemaire qui "partiront sous peu pour Dieppe" et qui espèrent revoir Proust et Reynaldo Hahn : "il ne faudrait pas conclure que je trouve la mère meilleure que la fille, car elles sont bonnes toutes deux et la fille est malgré tout plus tendre. Mais elles sont parfaitement résignées à ne pas nous voir cet été. Seulement je crois que cela leur ferait plaisir si en Octobre nous allions soit à Réveillon soit à la propriété de Madame Lemaire et j'avoue mon cher petit que je crois que ce serait assez amour (ici Reynaldo : "Qu'est-ce que tu as dit : assez amour? ai-je bien entendu? ")."
Proust passe alors au tutoiement et décrit avec beaucoup d’humour une soirée passée chez Madeleine Lemaire en compagnie du peintre Clairin (1843-1919), auteur de portraits de Sarah Bernhardt, Gabrielle Krauss et d'autres célébrités, à peine revenu d’Egypte : "Tu te serais tordu si tu avais assisté hier au retour de Clairin". Il lui raconte comment Clairin égrène ses souvenirs d’Egypte devant une Madeleine Lemaire totalement "immobile comme un lac souriant et perfide. Malgré cela au bout de quelque temps elle s'est mise à écouter avec cet air de sérieux profond que donne une profonde distraction ses récits d'art" et lui donne des exemples de cette conversation totalement insipide sous forme d’un dialogue amusant.
Enfin, il en vient à la somptueuse fête donnée par le comte Boni de Castellane au bois de Boulogne, le jeudi 2 juillet 1896 : "Au fond je ne sais pas très bien ce que ça a dû être. Madame Lemaire m'a dit : "C'était tout à fait comme au grand siècle, vous savez, du pur Louis XIV." Madame de Framboisie m'a dit : "On se serait cru à Athènes" et notre Tur [surnom d’Arthur Meyer, directeur du Gauloisdit dans Le Gaulois : "On se serait cru au temps de Lohengrin." Vous comprenez que je n'aie pas des idées très exactes sur l'époque que le "jeune Comte" a reconstituée." Proust énumère certains passages ridicules de l’article avec drôlerie. "J'aurais mille autres choses à vous dire mais il se fait tard et je vous embrasse de tout mon cœur en vous priant d'embrasser votre sœur Maria."
Mme Proust venant de perdre son père, Nathé Weill, le 30 juin 1896, son chagrin est encore très fort : "Maman n'est pas trop mal. Elle me paraît prendre le dessus de son immense chagrin avec plus de force que je n'espérais".



Cette lettre précède une autre lettre écrite avant le 8 août (Kolb, I, n° 49), au moment d’une brouille passagère entre les deux amis. Fou de jalousie, Proust avait exigé de Reynaldo qu’il ne lui cache rien, ce qu'il avait accepté le 20 juin, avant de se rétracter et de lui demander, le 8 août, d’être libéré de ce serment. Proust analyse sa jalousie comme "une fantaisie de malade". Lui succédera une autre lettre présente dans cette collection (voir lot 267). Les brouilles s’enchaînent et les deux amis ne partiront finalement pas en vacances ensemble ; l’amitié remplacera progressivement l’amour.



Provenance : Autographes littéraires et historiques, Lettres de Marcel Proust [Marie Nordlinger (Drouot, 15 et 17 décembre 1958, lot 129).



Références : Hahn, n° XXXIX. -- Kolb, II, n° 44. -- Lettres, n° 65.

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