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Portraits du roi Pokam et de la Reine Yugang, Royaume de Batoufam, Bamiléké, Cameroun
PORTRAITS OF KING POKAM AND OF QUEEN YUGANG, BATOUFAM KINGDOM, BAMILEKE, CAMEROON
Estimate
1,300,0001,600,000
LOT SOLD. 1,443,000 EUR
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Portraits du roi Pokam et de la Reine Yugang, Royaume de Batoufam, Bamiléké, Cameroun
PORTRAITS OF KING POKAM AND OF QUEEN YUGANG, BATOUFAM KINGDOM, BAMILEKE, CAMEROON
Estimate
1,300,0001,600,000
LOT SOLD. 1,443,000 EUR
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Details & Cataloguing

Arts d'Afrique et d'Océanie

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Paris

Portraits du roi Pokam et de la Reine Yugang, Royaume de Batoufam, Bamiléké, Cameroun
PORTRAITS OF KING POKAM AND OF QUEEN YUGANG, BATOUFAM KINGDOM, BAMILEKE, CAMEROON

Provenance

Collection René et Odette Delenne, acquis ca. 1970 à Bruxelles

Exhibited

Le couple royal :
Bruxelles, Palais des Beaux-Arts, Utotombo. L’Art d’Afrique noire dans les collections privées belges, 25 mars-5 juin 1988

La reine Yugang :
Bruxelles, Société Générale de Banque, La Maternité dans les Arts Premiers, 13 mai-30 juin 1977
Paris, Musée Dapper, L’Art de Manger, 15 octobre 2014-12 juillet 2015

Literature

Vokaer, La Maternité dans les Arts Premiers, 1977, p. 56, n° 38
Harter, Arts Anciens du Cameroun, 1986, p. 59, pl. 48 et 49
Heusch (de), Utotombo. L’Art d’Afrique noire dans les collections privées belges, 1988, p. 194 et p. 195
Herreman, L'Art africain, Un commentaire à propos de quelques fonctions importantes. Annexe au catalogue Utotombo 1988, p.7 pl. 6 et p. 9
Petridis, Fragments of the invisible. The René and Odette Delenne collection of Congo sculpture, 2013, p. 102, n° 56-57
Falgayrettes-Leveau, L’Art de Manger, 2014, p. 57

Publication des photographies in situ prises en 1925 par Frank Christol, en 1947 par Lecoq, en 1957 par Pierre Harter, et en 1960 par Michel Huet :
Lecoq, Les Bamiléké : Une civilisation africaine, 1953, p.121, 122, 123 et 124, pl. 92, 93, 94 et 95
Paulme, Les Sculptures de l’Afrique Noire, 1956, pl. 17
Huet, Afrique Africaine, 1963, p. 94
Leiris et Delange, Afrique Noire, 1967, p. 187, pl. 206 
Fagg, African Tribal Images: The Katherine White Reswick Collection, 1968, n° 178
Harter, Arts Anciens du Cameroun, 1986, p. 54, pl. 42 et p. 55, pl. 43
Louis Perrois and Jean-Paul Notué, La panthère et la mygale: Rois et Sculpteurs de l’Ouest Cameroun, Paris, 1997, p. 169, ph. 32

Catalogue Note

Portraits du roi Pokam et de la Reine Yugang, souverains de Batoufam : le Couple royal de la collection René et Odette Delenne

Par le Dr. Bettina Von Lintig et Marguerite de Sabran

Les portraits du roi Pokam et de son épouse Yugang, souverains du royaume de Batoufam, entrèrent dans la collection de René et Odette Delenne en 1970. Maintes fois publiés et exposés, notamment en 1988 lors de l’emblématique Utotombo, ils s’imposent parmi les plus prestigieuses et saisissantes images de l’histoire des arts africains. Au sein des effigies commémorant les grandes figures africaines de l’histoire précoloniale, ils comptent en particulier parmi les très rares portraits réalisés du vivant des modèles. Documenté depuis les années 1920, le couple royal de Batoufam conte magistralement l’histoire des puissants royaumes du Grassland camerounais et de leurs grandes figures régaliennes, de la féconde émulation de leurs ateliers royaux et du prodigieux talent du Maître de Batoufam.

Frank Christol fut l’un des premiers pasteurs français envoyés dès 1917 au Cameroun par la Société des missions évangéliques de Paris (SMEP), au lendemain de la conquête du Kamerun allemand par les forces alliées. Ses photographies, prises dans la région du Grassland dans les années 1920, sont parmi les plus anciennes à témoigner de la culture et des arts Bamiléké. Une des plus célèbres d’entre elles montre, de part et d’autre d’une porte à clairevoie, deux rangées de statues monumentales alignées sur la façade d’un bâtiment de l’ensemble palatial de Batoufam. A droite sont placés les portraits des souverains, à gauche, et selon un agencement identique, ceux de leurs épouses respectives, retraçant ainsi, à travers huit règnes successifs, l’une des plus longues séquences de portraits dynastiques dans l’histoire des arts africains. Sur cette image en noir et blanc se distinguent les portraits du roi Pokam, identifié comme le neuvième roi (Fon) de Batoufam (?-1919), et de la reine Yugang – vraisemblablement l’épouse qui porta son premier enfant et accéda ainsi au titre de première épouse (nkung fo ; cf. Perrois et Notué, Rois et sculpteurs de l’Ouest Cameroun. La panthère et la mygale, 1997, p. 107, 114 - 116).

Dans les chefferies du Grassland, la possession d’insignes de rang était réservée à une élite très restreinte, et les portraits en constituaient la quintessence. La commande d’un portrait auprès d’un artiste de la cour faisait partie des rites d’intronisation de tout nouveau souverain. Considéré durant son règne comme son intermédiaire ou son représentant, il était manipulé avec le plus grand soin, comme s’il s’agissait d’un être vivant. Ce portrait étant, tout comme les effigies des souverains défunts, conservé à l’abri des regards, il est très vraisemblable que l’image immortalisée par Christol ait été mise en scène à sa demande. Elle témoigne cependant de la disposition de ces portraits lors des différentes cérémonies durant lesquelles ils étaient exhibés à la communauté : alignés de part et d’autre du trône, encadrant, avec d’autres regalia, le souverain régnant. Contrairement aux cérémonies dédiées à l’invocation des ancêtres, qui s’effectuaient en présence des crânes reliquaires, les statues-portraits participaient à l’affirmation de son pouvoir dynastique et, à travers la mise en scène ostentatoire des regalia réalisés par les artistes les plus talentueux, à la glorification du souverain.   

Batoufam aurait été fondée à la fin du XVIIIe siècle par un chasseur d’éléphants originaire du groupe de Bali, après qu’il eût été fait prisonnier par les Bangoua (Bangwa orientaux) voisins. A la différence de leurs voisins méridionaux et des groupes septentrionaux peuplant le plateau d’Adoamoua, les chefferies du Grassland entretenaient entre elles des relations extrêmement compétitives. Ces dernières s’exprimaient en particulier à travers les échanges commerciaux. Si les souverains possédaient le monopole de certains commerces (comme ceux, très lucratifs, de l’ivoire et des biens d’importation européenne), d’autres faisaient intervenir des individus ou des groupes allogènes qui venaient s’intégrer à la population. La richesse des royaumes et la compétition à laquelle se livraient leurs souverains, tout autant que la diversité de cet amalgame culturel et linguistique, eurent un impact majeur sur le développement des arts. Les artistes étaient très sollicités, et ceux qui réalisaient les œuvres de prestige - dont la typologie et l’usage respectaient l’organisation éminemment hiérarchique du pouvoir - pouvaient accéder à un haut rang dans la société.

Le style développé à Batoufam à l’époque de Pokam trouve aujourd’hui, sous l’angle du primitivisme, un écho saisissant, tant dans l’expressionnisme allemand que dans le cubisme et le modernisme classique. Mais à l’échelle locale, sa remarquable invention formelle s’était nourrie d’une histoire de l’art longue de plusieurs générations. Son apogée, à la fin du XIXe siècle, sous le règne de Pokam et celui de son prédécesseur Tchatchuang, fut sans aucun doute influencée par le talent individuel d’un maître sculpteur, aujourd’hui désigné sous le nom conventionnel de « Maître de Batoufam » et dont l’œuvre la plus tôt connue en Europe est une statue féminine entrée en 1906 dans les collections du Museum für Völkerkunde de Berlin (Dahlem Museum ; inv. N° III C 21.148).  
Chef-d’œuvre du Maître de Batoufam, le couple royal de la collection Delenne traduit l’audace expressionniste de l’artiste, tant dans la force des traits que dans la formulation prodigieuse d’un naturalisme réinventé. La liberté de son geste sculptural est d’autant plus significative que, contrairement aux effigies commémoratives, ces portraits dynastiques sont parmi les seuls de l’histoire de l’art africain à être réalisés du vivant du modèle. « Le long nez fin, les paupières demi-closes, et le grand front fuyant, sont autant de détails qui donnent à Pokam et à la reine Yugang, une sereine noblesse » (Harter, Arts anciens du Cameroun, 1986, p. 298). A l’élégance de la nuque – détail caractéristique de l’œuvre du maître – répond l’ample courbure du front, traduisant de concert la haute dignité des sujets portraiturés, qui chacun arbore une coiffe royale. A partir de ce cou devenu l’élément névralgique de la sculpture, l’artiste a su magistralement saisir, dans l’interprétation des volumes et la dynamique des formes, l’exaltation complémentaire de la puissance et de la maternité souveraines.

Signe du lent abandon de certaines manifestations du pouvoir, de toute évidence, les portraits dynastiques de Batoufam, autrefois précieusement conservés à l’abri des regards, demeurèrent durant les décennies précédant leur entrée dans des collections occidentales, exposés au vent et à la pluie, probablement protégés par le seul auvent d’une case. Ainsi, les motifs polychromes mouchetés qui les ornaient, très visibles sur le cliché de Christol, s’estompent peu à peu sur les photographies qui continuèrent d’immortaliser le célèbre ensemble, notamment celles prise en 1947 par l’historien d’art Raymond Lecoq et, dix ans plus tard, par le Dr Pierre Harter. A la modernité saisissante du geste sculptural s’ajoute ainsi la beauté intemporelle née de la patiente et aléatoire empreinte des éléments naturels sur l’œuvre du Maître de Batoufam.

De l’ensemble de portraits dynastiques figurant sur la photographie de Christol, cinq sculptures entrèrent en 1970 dans la collection de René et Odette Delenne : les effigies du roi Pokam et de la reine Yugang, le portrait du roi Tchatchuang (Sotheby’s, Paris, 24 juin 2015), celui du roi Nanfang, ainsi que l’effigie de l’épouse du souverain usurpateur Njiké. Chacun fut attribué par Pierre Harter, d’après « les notions recueillies en 1925 par (son) ami, feu le pasteur Christol » (lettres de Pierre Harter à René et Odette Delenne, 1985 et 1988, archives de la famille Delenne). Acquis ultérieurement auprès de la chefferie de Batoufam, l’autre célèbre portrait de couple de Batoufam, représentant le roi Metang (Art Institute de Chicago), successeur de Pokam, et son épouse, la reine Nana (ancienne collection Frum, Art Gallery d’Ontario, Toronto), fut séparé après sa collecte. Le couple royal de la collection René et Odette Delenne, chef-d’œuvre du Maître de Batoufam, s’impose donc également, dans l’histoire des arts africains, non seulement comme l’un des rares portraits de couple de souverains, mais également comme le dernier conservé uni tout au long de sa prestigieuse histoire.
 

Portraits of King Pokam and Queen Yugang, Sovereigns of Batoufam: the Royal Couple in the René and Odette Delenne Collection

By Dr. Bettina von Lintig and Marguerite de Sabran

The portraits of King Pokam and his wife Yugang, rulers of the Bamileke kingdom of Batoufam, entered the collection of René and Odette Delenne in 1970. Published and exhibited many times – including in 1988 during the emblematic Utotombo exhibition – they are rightfully considered as amongst the most prestigious and striking images in the history of African art. Within the corpus of effigies commemorating the great figures of pre-colonial African history, they particularly stand out because they are two of the very few portraits completed during the lifetime of the models. Documented since the 1920s, the royal couple of Batoufam majestically recounts the history of the powerful kingdoms of the Cameroon Grasslands and of their great regal figures, and embodies the results of the competition between royal workshops, as well as the prodigious talent of the “Master of Batoufam.”

Frank Christol was one of the first French pastors to be sent to Cameroon, in 1917, by the Society of Protestant Missions of Paris (SMEP), immediately after the conquest of German Cameroon by the Allied forces. The photographs he took in the Grasslands in the 1920s are among the oldest known and shed light on the culture and arts of the Bamileke. One of the most famous of these images shows, on either side of a slatted door, two rows of monumental statues lined up along the facade of a building within the palace complex of Batoufam. The portrait figures of the sovereigns are seen on the right side of this entryway, and those of their wives, identically arranged, are seen to its left. Together they depict, through eight successive reigns, one of the longest sequences of dynastic portraits in the history of African art. This black and white photograph features the portrait figure of Pokam, identified as the ninth king (Fon) of Batoufam (?-1919) and of his wife Yugang – who presumably bore him his first child and thus acceded to the title of first wife (nkung fo ; cf. Perrois and Notué, Rois et sculpteurs de l’Ouest Cameroun. La panthère et la mygale, 1997, p. 107, 114 - 116).

The possession of rank insignia in the Grassland chiefdoms was restricted to a small ruling class and the portrait figures were the quintessential components of this regalia. The commissioning of a portrait figure was an integral part of every new king’s enthronement. Since, during his reign, this figure was considered to be his representative or surrogate, it was handled with the utmost care, and treated as if it were a living being. His portrait, along with the effigies of preceding deceased sovereigns, were kept hidden from view most of the time. It is thus very probable that the scene captured in Christol’s photograph was staged at his request. Nonetheless, it provides us with information on how the figures were displayed to the community during the various ceremonies they were used in: they were lined up on either side of the throne along with other regalia surrounding the sovereign. Unlike ceremonies devoted to the invocation of ancestors, which took place in the presence of reliquary skulls, the portrait figures acted as an affirmation of the chief’s dynastic power, and, through the ostentatious exhibition of the regalia created by the most talented artists, they glorified the sovereign’s status.

Batoufam is said to have been founded in the late 18th century by an elephant hunter of Bali origin, who had been a prisoner of the neighbouring Bangoua (Eastern Bangwa) group. Unlike their southern neighbours, and the northern groups who inhabited the Adamawa Plateau, the Grassland chiefdoms maintained very competitive relationships with one another, particularly where commercial exchanges were concerned. While sovereigns had monopolies on certain types of trade (such as the very lucrative ones in ivory and imported European goods), other kinds of commercial activity involved and attracted non-native individuals and other groups, who integrated into the population.

The resulting cultural and linguistic amalgam, coupled with the wealth of the kingdoms and the competition between their rulers, had a major impact on the development of the arts. The services of artists were keenly sought after, both for carpentry and for the creation of prestige works, the uses and types of which had to respect the eminently hierarchical organization of power. As the creators of the emblems of that power and of the royal figural sculptures, artists could attain a high social rank.

When seen today from the point of view of Primitivism, the style that developed in Batoufam in Pokam’s time has striking affinities with German Expressionism, Cubism and classic Modernism. But its local evolution was the product of a process of remarkable formal invention and an art history which extended over a period several generations. Its apogee at the end of the 19th century, under Pokam’s reign and that of his predecessor Tchatchuang, undoubtedly owes much to the talents of one individual master sculptor, now referred to as the “Master of Batoufam”, whose earliest known work in Europe is a female figure which came into the collections of the Museum für Völkerkunde in Berlin in 1906 (Dalhem Museum; inv. N° III C 21.148). 

The royal couple in the Delenne collection is the Master of Batoufam’s magnum opus. The figures reveal the artist’s expressive audacity both through the forcefulness of their outlines, and through the prodigious formulation of a reinvented naturalism. The freedom of his carving is especially significant in that, unlike commemorative effigies, these dynastic portraits are amongst the few in the history of African art to be produced during the model’s lifetime. "The long thin nose, the half-closed eyelids, and the large sloping forehead, are all details that give Pokam and Queen Yugang a serene nobility" (Harter, Arts anciens du Cameroun, 1986, p. 298). The sweeping curvature of the forehead, which underscores the great dignity and rank of the figures, each of which also wears a royal coif, complements the elegance of the nape of the neck, which is a hallmark of the artist’s work. The neck becomes the focal point of the sculpture, from which the artist, with his interpretation of volumes and forms, masterfully proceeds to capture the complementary exaltation of sovereign power and maternity.

A clear sign of the gradual forsaking of the emblems of power, it seems clear that, prior to entering the western collections, the dynastic Batoufam portraits, once carefully preserved and kept out of sight, had spent several decades exposed to wind and rain, presumably with no more protection than that afforded by a hut’s awning. Thus, the speckled polychromatic patterns that once adorned them, which can be seen clearly in Christol’s image, gradually faded, and they became less and less visible in the subsequent photographs that immortalized the famous ensemble, notably those taken by art historian Raymond Lecoq in 1947, and those taken ten years later by Dr. Pierre Harter. The timeless beauty of the slow-moving and random effects of natural forces on the Master of Batoufam’s works thus complements and enhances their strikingly modern sculptural qualities. 

Of the dynastic portrait figures seen in Christol’s photograph, five entered the René and Odette Delenne collection in 1970: the effigies of King Pokam and Queen Yugang, the portrait of King Tchatchuang (Sotheby’s, Paris, June 24, 2015), that of King Nanfang, and the effigy of the wife of Njiké the Usurper. Each one was attributed by Pierre Harter, from "notions collected in 1925 by (his) friend, the late Pastor Christol" (Letters from Pierre Harter, to René and Odette Delenne, 1985 and 1988, Delenne family archives). Subsequently acquired from the Batoufam chiefdom, the two figures of the other well-known portrait couple, representations of King Metang (Art Institute of Chicago), Pokam’s successor, and of Queen Nana (Art Gallery of Ontario, Toronto) were separated after being collected. The royal couple from the René and Odette Delenne collection is thus not only one of the rare sovereign portrait figure couples in the history of African art, but also the only one to have remained together throughout its long and prestigious history.

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