Lot 75
  • 75

[Dreyfus, Alfred] -- Mathieu Dreyfus

Estimate
15,000 - 20,000 EUR
Sold
22,500 EUR
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Description

  • [Dreyfus, Alfred] -- Mathieu Dreyfus
  • Lettre autographe signée de Mathieu Dreyfus à son frère Alfred, détenu à l'île du Diable. 26 septembre 1897.
  • PAPER
" nous touchons au but, et ce n'est plus qu'une question de mois ".
mathieu Dreyfus annonce à son frère, le capitaine dreyfus, retenu prisonnier sur l’île du diable, que sa réhabilitation est proche, par une lettre qui échappe miraculeusement à la censure.


 2 f. in-12 (167 x 120 mm), écrits au recto de la première page, à l'encre bleue. Visa et signature du chef de bureau de l'administration pénitentiaire, avec la mention "Vu".

"Mon cher Alfred, Tes quelques lignes du 5 août respirent un peu de découragement. Je suis certain que lorsque tu les écrivis tu étais sous le coup d'une dépression physique momentanée. Je suis persuadé que déjà tu t'es ressaisi et que ma lettre te trouvera fort, courageux, comme tu l'as toujours été, comme il faut que tu le sois jusqu'à ta réhabilitation, qui, sache le bien, mon cher Alfred est proche. Nous touchons au but et ce n'est plus qu'une question de mois. Je t'embrasse de tout mon cœur. Mathieu".



Emprisonné à l’Île du Diable depuis le 14 avril 1895, Alfred Dreyfus vivait dans un état d’isolement total. Il était le seul prisonnier de ce rocher hostile qui avait servi précédemment de lieu de détention pour les lépreux. Les gardiens n'avaient pas le droit de converser avec lui et la correspondance échangée avec ses proches était son seul lien au monde. De plus, sa famille avait interdiction de communiquer au déporté toute information sur sa situation et les lettres qui y dérogeaient ne lui étaient pas distribuées. Le 8 juillet 1897, le captif avait écrit au Président de la République : "Ma misère est à nulle autre pareille, il n’est pas une minute de ma vie qui ne soit une douleur. Quelle que soit la conscience, la force d’âme d’un homme, je m’effondre et la tombe me serait un bienfait."
Au cours de ce même mois de juillet, survinrent plusieurs tournants décisifs dans l'Affaire Dreyfus : Scheurer Kestner, le vice-président du Sénat, représentant l'Alsace, rencontre Louis Leblois, avocat du colonel Marie-Georges Picquart, un des principaux défenseurs de Dreyfus, qui lui révèle la machination de l'état-major et lui donne le nom du coupable tout en lui demandant de conserver le secret sur ses preuves. Le sénateur, bouleversé, devient convaincu de l’innocence de Dreyfus et de l’urgence de le faire savoir.
Le 17 juillet 1897, Lucie Dreyfus reçut une lettre de Joseph Reinach, autre grand défenseur du capitaine et homme politique, l’informant que M. Scheurer Kestner l’avait chargé de lui annoncer qu’il avait la preuve de l’innocence de son mari et qu’il allait s’employer à faire réviser le procès.
Jusqu’en août 1897, Mathieu Dreyfus, très mobilisé dans le combat pour son frère, n’obtint aucun résultat : "Je me débattais dans le vide" écrit-il dans ses Mémoires, "Cette sensation de l’impuissance, du néant de nos efforts était atroce. Car chaque heure qui s’écoulait était, pour le malheureux qui agonisait là-bas, un siècle de souffrances et un pas de plus vers la mort."
Décidé à remédier à cette situation, Reinach se rend le 15 septembre 1897 chez le Ministre Lebon, responsable du calvaire du détenu, et lui lit le texte d'une lettre qu’il souhaite adresser à Dreyfus pour lui annoncer la conviction que Scheurer Kestner a de son innocence. Lebon déclare tout de suite qu'il ne la transmettra pas et il explique en termes plus embarrassés qu'il "lit toute la correspondance de Dreyfus mais qu'il n'est pas le seul à la lire, qu’elle est soumise au Ministère de la Guerre dont il se méfie, où l’on bavarde, qu’elle est lue ensuite par le personnel pénitentiaire de la Guyane, dont il se défie encore plus, que par conséquent ma lettre risquerait d’être connue et que cela pourrait être pour moi, Sémite, une cause d’ennuis." Après un échange acerbe, Reinach rétorqua : "Puisque vous lisez vous-même toute la correspondance, vous avez dû lire vers le 20 Juillet le postscriptum d'une lettre où Madame Dreyfus annonçait à son mari qu'une haute personnalité du Sénat avait pris sa cause en main" et Lebon de répondre : "Parfaitement, je l'ai lue et je ne l’ai pas laissé passer. J’ignorais qu’il s’agissait de Scheurer Kestner mais son nom se serait trouvé dans la lettre que tout de même, je l'aurais arrêtée". Reinach se récria : "Alors il est impossible de faire savoir à ce malheureux qui désespère, qui se meurt, que le secours approche ?" Lebon répondit tranquillement qu’à la place de Dreyfus, il serait mort depuis longtemps. Et le Ministre d'achever cet entretien d’une heure par cette formule : "Ah ! Mon métier me dégoûte !" Postérieure de quelques jours à cette rencontre, la lettre de Mathieu informe son frère pour la première fois que la réhabilitation est en vue. La lettre a bien été transmise à son destinataire, qui plus est en original puisqu’elle porte le tampon de l’administration pénitentiaire, sans qu’on sache ni comment ni pourquoi le Ministre l’a admise.



Après cette lettre, Alfred Dreyfus passera encore près de deux ans sur l’Île du Diable. Il sera définitivement libéré le 12 juillet 1906.



Références : M. Dreyfus, L’Affaire telle que je l’ai vécue, Grasset, 1978. -- M. Burns, Histoire d’une famille française, les Dreyfus, Fayard, 1994. -- V. Duclert, Alfred Dreyfus, l’honneur d’un patriote, Fayard, 2006. -- L’instruction Fabre, Edition du Siècle, [1901]. -- M.-A. Menier, "La détention du capitaine Dreyfus à l'île du Diable, d'après les archives de l'administration pénitentiaire", in Revue française d'histoire d'Outre-Mer, 1977, t. 64, n° 237, p. 456-475. -- A. Dreyfus, Souvenirs et correspondance publiés par son fils, Grasset, 1936. -- J.D. Bredin, L’Affaire, Fayard 1993.



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