159
[Proust, Marcel] -- Gide, André
BROUILLON AUTOGRAPHE SIGNÉ DE LA CÉLÈBRE LETTRE À MARCEL PROUST DU 11 JANVIER 1914. [10 OU 11 JANVIER 1914.]
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100,000150,000
LOT SOLD. 145,500 EUR (Hammer Price with Buyer's Premium)
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[Proust, Marcel] -- Gide, André
BROUILLON AUTOGRAPHE SIGNÉ DE LA CÉLÈBRE LETTRE À MARCEL PROUST DU 11 JANVIER 1914. [10 OU 11 JANVIER 1914.]
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Details & Cataloguing

Livres et Manuscrits

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Paris

[Proust, Marcel] -- Gide, André
BROUILLON AUTOGRAPHE SIGNÉ DE LA CÉLÈBRE LETTRE À MARCEL PROUST DU 11 JANVIER 1914. [10 OU 11 JANVIER 1914.]
5 pages in-8 (214 x 138 mm), à l’encre noire sur papier à en-tête de l’Hôtel de Flandres à Bruges. Pages montées sur onglets. Reliée à la suite la plaquette Marcel Proust et André Gide. Paris, NRF, 1928.
Le tout dans une reliure signée Paul Bonet, 1958. Maroquin grenat, les plats recouverts des noms de Marcel Proust et André Gide répétés 12 et 11 fois de façon à recouvrir tout l'espace avec au centre le mot "Lettres" en lettres anglaises dorées, doublure et gardes de veau rose, chemise et étui.

Le brouillon figure sur 4 pages, la cinquième porte quelques notes : "bandes – revue des revues- notes" puis
1. Mad[eleine]
2. Tagore
3. Saint Leger
4. Strongways
[ ?]
Ainsi que Rainer Maria Rilke 17 rue Campagne Première

Retranscription de le lettre :
[10 ou 11 janvier 1914]
Mon cher Proust
Depuis quelques jours je ne quitte plus votre livre ; je m’en sursature avec délices je m’y vautre. Hélas ! pourquoi faut-il qu’il me soit si douloureux de tant l’aimer ?.. Le refus de ce [texte] biffé livre restera la plus grave erreur de la N.R.F.- et, (car j’ai [gardé] biffé cette honte d’en être [en grande partie] biffé beaucoup responsable) l’un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie.
Sans doute je crois qu’il faut voir là un
[e] biffé factum implacable, car c’est bien insuffisamment expliquer mon erreur que de dire que je [ne] biffé m’étais fait de vous une image d’après quelques rencontres dans « le monde » qui remontent à près de vingt ans. Pour moi vous étiez resté celui qui fréquente chez Mme X et Z – celui qui écrit dans le Figaro. [Je m’étais fait de vous une idole assez charmante mais  entre tous / assez ??able pour une Je m’étais fait de vous une idole] biffé Je vous croyais [honte !] biffé  vous l’avouerai-je ? « du côté de chez Verdurin ».
Un snob, un mondain amateur – quelque chose d’on ne peut plus fâcheux pour notre revue. Et le geste que je m’explique si bien aujourd’hui, de nous aider pour la publication de ce livre, et que j’aurais trouvé charmant si je me l’étais bien expliqué n’a fait hélas ! que
[mot biffé] m’enfoncer dans cette erreur. Je n’avais pour m’en tirer qu’un seul des cahiers de votre livre ; que j’ouvris d’une main distraite et la malechance voulut que, [d’un coup, mon œil] biffé  attention sans bienveillance [tombât] biffé  plongeât aussitôt dans la tasse de camomille de la p. 62 – [et] biffé puis trébuchât p. 64 sur la phrase (la seule [encore] biffé du livre que je ne m’explique pas bien – jusqu’à présent, car je n’attends pas pour vous écrire, d’en avoir achever la lecture) – où il est parlé d’un front où des vertèbres transparaissent. -
[Mais que] biffé
Et maintenant il ne me suffit pas d’aimer ce livre, je sens que je m’éprends pour lui et pour vous d’une sorte d’affection, d’admiration, de prédilection [particulières] biffé singulières.
[...] Quelle exactitude dans l’invention ! Quelle invention dans le souvenir ! Quel art. Rien jamais] biffé
[Ah !] biffé  Je ne puis continuer … j’ai trop de regrets, trop de peines – et [surtout] biffé  à penser que peut-être il vous est revenu quelque chose de mon absurde déni, [et qu’à présent je vais être pour vous je ne sais quel ennemi vulgaire] biffé  – qu’il vous aura peiné – [on vous aura soufflé quelque mépris / appris à me mépriser] biffé  et que je mérite à présent d’être jugé par vous, injustement, comme je vous avais jugé [moi-même] biffé
Je ne me le pardonnerai pas – et c’est seulement pour alléger un peu ma peine que je me confesse à vous ce matin – vous suppliant d’être plus indulgent pour moi que je ne suis moi-même.


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Catalogue Note

Ce brouillon a été écrit la veille ou le jour même de la lettre envoyée à Proust le 11 janvier 1914, et dont l’original se trouve aujourd’hui à la Urbana University of Illinois.

Le texte du brouillon donné par Kolb (Correspondance de Marcel Proust, t. XIII, p. 50) est incomplet, car il ne tient pas compte des ratures de Gide. Il semble que Kolb n'ait pas eu le brouillon entre les mains et ait reproduit le texte tel qu'il l'avait été dans Marcel Proust et André Gide publié à la NRF en 1928 (publication reliée à la suite du brouillon de la lettre). Ce qui est rayé par Gide est donc resté inédit jusqu’à ce jour.

Gide se corrige une première fois. Le brouillon porte de nombreux passages raturés comme  l’emploi du mot "idole assez charmante" qui ne se retrouve ni dans le brouillon reproduit, ni dans la lettre envoyée, la page 3 porte un important passage barré (7 lignes). La part de la responsabilité de Gide dans le refus du manuscrit varie dans le brouillon. Gide en premier lieu avoue être "en grande partie responsable" alors que dans le brouillon reproduit et la lettre envoyée il sera pour "beaucoup" responsable. Certaines phrases ou mots apparaissent donc ici pour la première fois : comme la crainte d’être devenu pour Proust "je ne sais quel ennemi vulgaire", la peur du "mépris" qu’il pourrait lui inspirer, etc.
Entre le brouillon et la lettre envoyée, on note une seconde étape d’autocensure, comme "je m’en sursature avec délices, je m’y vautre" ayant disparu de la version définitive ou encore des passages comme celui où Gide confesse n’avoir tiré qu’un seul des cahiers de son livre… et d’être tombé distraitement sur des passages comme celui de la tasse de camomille ou le front où des vertèbres transparaissent [sic], passages qui l’ont empêché d’aller plus loin !

Le comité de la Nouvelle Revue Française, fondée peu auparavant en 1909, était formé de Jean Schlumberger, Jacques Copeau, Henri Ghéon, Marcel Drouin, André Ruyters et André Gide. En décembre 1912, la NRF refusa d’éditer Du côté de chez Swann. Il se peut très bien que les membres du comité aient tout simplement reculés devant l'énormité de l'ouvrage (plus de 700 pages dactylographiées), le style si différent de celui de leurs publications habituelles et le côté mondain de Proust.
Ainsi que le montre ce brouillon, Gide s’est toujours placé comme le principal responsable de ce refus. Pour J.-Y. Tadié, "Schlumberger comme Anglès y voient plutôt une responsabilité collective : un mondain de la rive droite, aux phrases longues et fleuries, au livre interminable 'mal composé, mal écrit' (dira Ruyters, n’était pas fait pour ces messieurs, qui rêvaient de brièveté, de dépouillement. Cette fois, il n’y a même pas de rapport écrit ; l’exécution a été rapide ; l’injustifiable n’a pas été justifié" (J.-Y. Tadié. Marcel Proust, Folio, I, p. 173). Jean Schlumberger n’a jamais caché son hostilité à cette publication tout en cherchant à disculper Gide : "Je soutiens que personne, ni Gide, ni Gaston, ni Copeau, ni moi n’avons lu le manuscrit. Tout au plus y avait-on piqué, ça et là, quelques paragraphes dont l’écriture avait paru décourageante. On avait refusé l’ouvrage pour son énormité et pour la réputation de snob qu’avait Proust" (A. Gide-J. Schlumberger, Correspondance, Gallimard, 1993, lettre de Schlumberger à J. Lambert).
La thèse selon laquelle le manuscrit n’a même pas été lu a été avancée par Céleste elle-même dans Monsieur Proust : "Céleste, on n’a jamais ouvert mon paquet, à la Nouvelle Revue Française, je peux vous l’assurer […]. J’ai vu le paquet avant et après, Céleste, me disait-il. Et je suis absolument certain qu’il m’est revenu intact comme je l’avais envoyé. Aussi artiste que l’on soit, défaire le genre de nœud très spécial que faisait Nicolas, puis le refaire exactement – et ce, de plus, au même endroit – vous avouerez que c’est très difficile et, même, simplement impossible" (p. 343-344).
Du côté de chez Swann parut donc à compte d’auteur chez Grasset le 14 novembre 1913. Après la lecture du roman, Henri Ghéon écrivit un article dans la Nouvelle Revue Française du 1er janvier 1914 pressentant l’importance de l’œuvre. Cet article ouvrit alors à Proust les portes de la NRF et poussa Gide à lire Du côté de chez Swann. Gide écrivit alors cette lettre à Proust afin de lui faire part de ses sincères regrets. En prenant pour lui seul le refus de la NRF, Gide voulait ainsi signifier son rôle clé au sein de la NRF, se placer au-dessus des autres membres de la NRF et affirmer en quelque sorte "la NRF, c’est moi".

Proust lui répondit par une lettre admirable le 12 ou le 13 janvier : "Sans le refus, sans les refus répétés de la NRF je n’aurais pas reçu votre lettre […]. Il n’est pas possible qu’ayant lu mon livre vous ne me connaissiez pas assez pour être certain que la joie de recevoir votre lettre passe infiniment celle que j’aurais eue à être publié par la NRF. […] Or si je veux être tout à fait sincère, ce petit plaisir-là qui me décida tout d’un coup à faire, malade comme j’étais ces absurdes démarches auprès de M. Gallimard, à y persévérer etc., ce fut je m’en souviens très bien : le plaisir d’être lu par vous ! Je me disais : 'si je suis édité à la NRF il y a de grande chance pour qu’il me lise'" (Kolb, Idem, p. 56).

Cette lettre de Gide à Proust présage celle du 20 mars 1914 dans laquelle Gide lui fait part du désir de la NRF de publier les deux autres volumes. Les pourparlers avec Gallimard commenceront en février 1916. "Nous avons été sottement légers. J’en ai honte en y repensant. […] je me reprocherai toujours notre négligence passée", lui écrit alors l'éditeur (Fouché, Correspondance Proust-Gallimard, p. 26). Mais du fait de la guerre et de l'éloignement de Grasset, il faudra attendre 1918 pour que A l’ombre de jeunes-filles en fleurs paraisse à la N.R.F.

L’autre personnage clé de la nouvelle revue est son jeune secrétaire, Jacques Rivière, qui ne cache pas son enthousiasme, et auquel Proust écrit le 6 février 1914 : "Enfin je trouve un lecteur qui devine que mon livre est un ouvrage dogmatique et une construction". Gallimard nommera Rivière directeur de la revue après la Première Guerre mondiale.

références : brouillon reproduit sans tenir compte des ratures dans Marcel Proust et André Gide. Paris, NRF, 1928 ; Marcel Proust. Lettres à André Gide. Ides et Calendes, 1949 ; Kolb, Correspondance de Marcel Proust, t. XIII, p. 50-56. -- Jean-Yves Tadié, Marcel Proust, II, p. 173. -- Jean-Yves Tadié. Proust et ses amis. -- Pierre Assouline. Marcel Proust André Gide. Autour de La Recherche, Editions Complexe. -- Marcel Proust. L'écriture et les arts. Bibliothèque nationale de France, 1999, p. 269, n° 293.
Nous remercions Messieurs Antoine Compagnon et Jean-Yves Tadié pour les informations qu'ils nous ont communiquées sur ce brouillon exceptionnel et sur les lots suivants.

provenance : Dr Roger Froment (joint : lettre de Paul Bonet au docteur Froment datée du 29 avril 1958 concernant ce brouillon et sa reliure).

(Notice détaillée sur sothebys.com)

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